Ils n’étaient rentrés qu’à la nuit noire, les phares allumés. Le couvert était mis, l’abbé Lost était déjà là.

Pour préparer ce dîner qu’elle devinait un des grands bonheurs de sa vie, Mᵐᵉ Carmin avait passé deux heures dans la cuisine à confectionner un gâteau compliqué. Et c’était une chose bien émouvante, même pour de simples domestiques, de constater qu’une femme pareille avait encore au fond d’elle-même de telles réserves de fraîcheur, et cette application de petite fille dont les mains tremblent, tant elle craint de ne pas réussir.

Ensuite, elle avait été chercher des fleurs pour égayer le couvert.

Heureuse de tout, satisfaite de tous, elle continuait à sourire, pauvre visage mortifié par les larmes qui reprenait vie avec tant d’empressement.

Quand ils s’assirent tous à table:

—Eh bien!... fit gaiement l’abbé Lost, et cette promenade? Racontez-nous vos débuts, oncle Jacques!

Il y avait une bouteille de vin fin, il y avait les fleurs, il y avait, outre la lampe, quatre bougies, il y avait une nappe étincelante, il y avait la belle argenterie et les beaux verres.

L’oncle Jacques, à ses heures, était spirituel, comme tous les vieux Normands. Le récit de sa tournée en auto fit rire même Laurent. Roi du dîner, celui-ci, les yeux assombris d’orgueil, se délectait de l’admiration apeurée qui l’entourait. Il se versait du vin pur jusqu’au haut de son verre, pour l’inquiétude et la surprise de sa mère. «On dirait qu’il y est habitué!...» remarquait-elle intérieurement.

Les plaisanteries de l’abbé, les réponses du tuteur, quelques mots dits par Laurent, tout cela faisait un dîner brillant, une fête, certes!

Quand il fallut se quitter enfin, le cœur de Mᵐᵉ Carmin se serra. «Les deux autres partis, Laurent ira se coucher sans même me dire bonsoir...»