-Vous niez que nous ayons le droit de maudire la vie? reprit-il tout à coup. Quand elle torture notre âme et l'étreint dans un cercle infranchissable d'humiliantes douleurs, nous n'aurions pas le droit d'appeler la délivrance? Quand elle jette les lambeaux de notre coeur sur la voie que nous parcourons, nous devrions adorer la Puissance capable d'ordonner un si odieux martyre? Il nous faudrait courber le front sous ce joug honteux sans sentir un impérieux besoin de révolte pour soulever un pareil fardeau? Est-ce à une âme humaine ou à une brute inconsciente qu'on impose ce devoir?

Les yeux du malade brillaient; son visage sortait de la torpeur, et ses traits s'étaient empreints d'une amère ironie.

Le docteur, au lieu de le quitter comme il en avait eu l'intention, s'assit sur le siège placé près du lit et attendit en silence que cette émotion se calmât. Puis, doucement, il appuya sa main sur celle qui s'agitait fiévreusement sous la couverture.

- Que Dieu vous pardonne de telles paroles! dit-il. Votre martyre a dû, en effet, être bien terrible pour vous inspirer ces pensées, et toute la compatissante pitié de l'humanité passerait comme un flot inutile sur votre coeur révolté si la lumière d'en haut ne vient vous éclairer miséricordieusement. Le joug de Celui qui dirige notre vie, loin d'être un joug honteux, est noble, au contraire, et notre honneur est de pouvoir nous y soumettre volontairement. La grandeur de notre âme consiste à s'élever au-dessus des tortures dont vous parlez. La brute inconsciente, atteinte par la souffrance, se couche et meurt, incapable d'en triompher; mais l'âme humaine peut, d'un bond, s'élancer au-delà de cette vie douloureuse. Elle a pour perspective consolante l'éternité, près de laquelle disparaissent nos souffrances d'un jour.

Il se fit un silence entre les deux hommes.

Quelles pensées pesaient sur le coeur et sur l'intelligence du malade? Robert l'ignorait, mais il n'osa parler davantage; sa foi profonde avait jeté des accents convaincus devant les paroles révoltées qu'il venait d'entendre. A présent, il se taisait; car, il le sentait, il se faisait dans ce coeur un travail de déchirement, et il allait jeter au dehors un cri de détresse d'autant plus ardent que, depuis de longues années sans doute, il s'était renfermé en lui-même. L'isolement absolu dans lequel vivait le malade en faisait foi; aucun amour, aucune pitié même, n'avait adouci son supplice, et jamais il n'avait, en se versant dans un autre coeur, trouvé un soulagement à ses maux.

Mais l'heure de la confiance était venue, et, sous l'empire de la charitable compassion qu'on lui témoignait, il paraissait disposé à se détendre et à s'ouvrir.

- Docteur, votre vie est bien occupée, et chaque heure de vos journées est prise par l'accomplissement d'un devoir. Pourtant, j'ose vous demander de me consacrer un moment.

Le malade s'était redressé et regardait Robert en face. Certes, la pâleur moite de son front, ses tempes jaunies et creusées et la teinte terreuse de son teint, attestaient les ravages de la maladie; mais il semblait galvanisé par ses souvenirs et par le subit désir de se confier.

- Vous m'écouterez, n'est-ce pas?