- Je suis tout disposé à vous entendre, répondit le jeune Martelac, et vous ne sauriez douter de l'intérêt profond avec lequel je le ferai.

- Quand vous saurez tout, lorsque le douloureux mystère de ma vie vous sera révélé, vous comprendrez que la révolte soit entrée dans mon coeur; car mes fautes n'avaient aucune proportion avec l'expiation dont elles ont été suivies, et ce que vous appelez la justice de Dieu s'est appesanti sur moi d'une manière terrible.

- Vous oubliez que, sur cette terre, cette justice est conduite par l'amour, dit doucement Robert.

Le malade secoua la tête avec un geste de doute. Il était pour le moment incapable de comprendre et d'accepter une vérité si dure à ceux qui souffrent sans lever les yeux vers le ciel.

Redressé sur son lit, ses regards fixés sur le docteur, comme pour suivre dans sa physionomie l'impression causée par son récit, il commença, lentement d'abord, comme s'il eût eu peine à renverser la dernière digue élevée par son orgueil, l'histoire de sa vie.

Peu à peu, se laissant entraîner par l'intérêt évident rencontré dans son auditeur, il en vint à exprimer avec une ardente éloquence les souffrances auxquelles il était en proie depuis plusieurs années.

CHAPITRE XX

- Je me nomme Alain de La Croix-Morgan. J'appartiens à une ancienne famille du midi, dont quelques membres vivent encore et m'ont à jamais rayé de l'arbre généalogique, auquel mon nom ne saurait apporter que le déshonneur. Ils me croient mort, du reste, et se félicitent du silence fait autour de moi depuis de longues années.

La noblesse de ma famille remonte aux temps les plus reculés et se justifia, de génération en génération, par des actes glorieux qui prirent place dans l'histoire de notre pays. Si la vanité des distinctions humaines se retrouve au-delà du tombeau, et si les actions d'éclat gardent aux morts l'honneur tel que nous l'entendons ici-bas, mes ancêtres eussent dû tressaillir dans leur poussière et se lever comme une légion de héros pour foudroyer les misérables qui traînèrent injustement leur descendant dans les humiliations d'une cour d'assises.

Mais les siècles s'écoulent, indifférents pour ceux qui les suivent, et le bruit fait autour de mon nom ne réveilla aucune courageuse protestation de la part de mes parents, morts ou vivants. Le seul effort fait par ces derniers tendit à obtenir que le silence se fît le plus promptement possible sur moi, aussitôt après ma condamnation.