Riche et libre de bonne heure, par suite de la mort de mon père et de ma mère, dont j'étais l'unique enfant, l'histoire de ma jeunesse fut celle de beaucoup de jeunes gens trop tôt livrés à eux-mêmes. J'abusai promptement de ma situation, et, en peu de temps, j'eus dissipé la fortune laissée par mes parents. Obligé alors de chercher des moyens d'existence, j'obtins une position dans une banque importante dont le chef avait autrefois reçu quelques services de mon père. Grâce à ce souvenir et par égard pour le nom honorable que je portais, il voulut bien fermer les yeux sur les folies par lesquelles j'en étais arrivé à me réduire moi-même à la pauvreté et sur les habitudes légères auxquelles j'étais abandonné.
Je dois le dire, une fois accueilli par lui, il n'eut guère de reproches à me faire, et, sans être un modèle de travail et d'exactitude, je sus me montrer fidèle aux résolutions que j'avais prises. Si rien n'était venu me détourner de cette voie, peut-être eussé-je remonté peu à peu le courant. Je puis au moins l'affirmer, je fusse reste gentilhomme dans mon humble condition, et mon nom fût demeuré intact. Mais qui peut connaître et éviter l'écueil auquel doit se heurter sa vie? Nous marchons en aveugles, et seuls ceux qui, comme vous, docteur, croient à une direction venue d'en haut et s'abandonnent à elle, sont en sécurité, puisqu'ils sont convaincus que tout en ce monde arrive pour leur plus grand bien!
Malheureusement, un de mes anciens amis, me voyant dans une position si différente de celle dans laquelle j'avais été élevé, eut la malencontreuse idée de me marier avec une riche héritière d'infime naissance, et dont la fortune devait, ainsi qu'il est d'usage de le dire, redorer mon blason. Cet ami, compagnon de ma jeunesse, avait partagé mes folies et souvent les avait encouragées; je l'avais connu au collège, où j'ai passé quelques années, et il avait pris sur moi un ascendant auquel je dois certainement la mauvaise direction de ma vie. D'une classe inférieure à la mienne et d'ailleurs en contact fréquent avec tous ceux qui exploitent les jeunes gens vicieux ou désoeuvrés, il avait des relations dans un monde auquel j'étais étranger; sans souci de ma dignité et de mon bonheur, ce fut là qu'il me chercha une compagne.
Je le laissai agir avec une insouciance coupable; car, il faut l'avouer, mes principes étaient peu profonds; mes idées sur le mariage et sur les devoirs qu'il impose se ressentaient de mon éducation superficielle et n'avaient rien de sérieux. Je vis seulement dans l'union qu'on me proposait un moyen de reconquérir ma position indépendante.
Comment Nicolas Larousse a-t-il consenti à me donner sa fille? Comment elle-même se décida-t-elle à épouser un jeune homme qui ne possédait absolument plus rien? Voilà deux questions auxquelles je n'ai jamais pu donner une réponse satisfaisante. Le père fit, je crois, longtemps opposition à notre mariage, mais Marguerite, dont l'avarice était sans doute, par suite de sa jeunesse, moins profonde, céda peut-être à un mouvement de vanité dont elle se repentit promptement et finit par obtenir le consentement dont elle avait besoin.
Je soupçonne l'ami qui avait eu la pensée de cette union d'avoir eu beaucoup de peine à la mener à bonne fin, espérant lui-même en tirer profit si je parvenais à me rendre maître de la fortune de Nicolas. Pour ma part, je demeurai étranger à ses manoeuvres, me contentant de donner mon nom à une jeune fille inconnue, mais fort belle, je dois le dire, et au fond, méprisant le bonhomme auquel je faisais, à mon avis, un très grand honneur en consentant à devenir son gendre.
J'épousai donc Marguerite Larousse, fille d'un marchand d'antiquités qui vivait misérablement, mais possédait une fortune considérable, cachée soigneusement aux yeux du public par son avarice. Un hasard avait mis mon ami au courant de cette situation et lui avait suggéré l'idée de me proposer ce mariage.
Au nom de Nicolas Larousse, le docteur avait tressailli; mais ce mouvement échappa au malade, absorbé par son récit.
- Votre beau-père n'avait-il pas d'autres enfants que Mme de la Croix-Morgan? Demanda Robert.
- Ne l'appelez pas ainsi! dit vivement son interlocuteur. La plus grande faute de ma vie a été d'introduire cette femme dans une famille dont elle était indigne de faire partie. J'aurais pu en me mariant ainsi au hasard tomber sur une de ces douces créatures, aimantes et dévouées, comme on en rencontre parfois dans les plus pauvres milieux. Ce fut tout le contraire et je puis difficilement pardonner à la fille de Nicolas l'attitude prise par elle à l'égard de celui qu'elle avait accepté pour époux. Elle-même, du reste, a renoncé à porter mon nom.