Il y avait un profond ressentiment dans la façon dont furent prononcées ces paroles.
- Mais je me laisse emporter par mes souvenirs, reprit-il. Vous me demandez si cette femme était la fille unique de Nicolas? Non, il avait un fils, paraît-il. Ce fils avait quitté le pays depuis longtemps, après une jeunesse orageuse et de nombreuses disputes avec son père. N'entendant plus parler de lui, on le croyait mort et Marguerite était considérée comme devant être l'unique héritière du marchand d'antiquités.
- Comment s'appelait ce jeune homme?
- Marc, je crois. Je ne l'ai jamais vu et on n'en parlait jamais devant moi. Fort probablement, il repose depuis longtemps dans sa tombe.
Le docteur secoua la tête sans faire aucune réflexion; il remettait à plus tard les explications.
- Les préliminaires du mariage furent pénibles pour moi, continua le malade, sans se préoccuper des questions de Robert; mais décidé à ajouter cette folie à toutes celles que j'avais déjà faites, je pris mon parti de tout subir, espérant jouir plus tard du fruit de mon odieux calcul en devenant maître de la fortune de mon beau-père.
Tenez, docteur, vous devez me mépriser quand je vous montre ainsi à nu la misérable faiblesse de mon âme, capable, pour un peu d'or et de jouissances matérielles, de sacrifier sa dignité et ses plus nobles sentiments. Des années de malsains plaisirs et de honteuse liberté avaient amoncelé les ténèbres autour de moi et il a fallu un coup terrible pour dissiper ces nuages et me faire sortir d'un abaissement pour lequel je n'étais pas né.
J'avais compté sans Nicolas et sans sa fille, digne élève de son père; ils surent m'enlever le bénéfice que j'attendais de cette union. Ma femme n'avait et ne pouvait avoir avec moi aucune affinité de goûts et d'idées; nos éducations avaient été trop dissemblables. De plus, elle était dure, impérieuse, et tenait de son père des habitudes dont l'âpre économie creusait un abîme entre nous et révoltait tous mes instincts. Nicolas refusa absolument de se défaire en notre faveur d'une partie, si minime qu'elle fût, de sa fortune et grâce à cette avarice, je ne retirai aucun avantage de la triste alliance à laquelle je m'étais abaissé.
Mon ami, chargé de régler toutes les questions concernant mon mariage, avait stipulé que M. Larousse donnerait une dot à sa fille; mais à l'instigation de celle-ci et dans la crainte de me voir dissiper la somme convenue pour cela, mon beau-père ne lui donna jamais cet argent et il me restait assez de fierté pour renoncer à la réclamer, puisque ma femme elle-même désirait la laisser aux mains de son père. La seule chose faite pour nous par ce dernier fut de nous recevoir chez lui pendant les quelques années que je passai avec sa fille.
Ai-je besoin de vous dire combien l'existence entre ces deux êtres grossiers et avares me devint promptement intolérable? Je maudis souvent l'inepte insouciance avec laquelle j'avais consenti à nouer de pareils liens et à peine avais-je eu le temps d'apprécier le naturel de Marguerite, que j'éprouvai pour elle un éloignement surpassé seulement par l'aversion qu'elle ne tarda pas à me témoigner. Il me vint souvent l'idée de la fuir afin de m'épargner le supplice de vivre entre elle et son père. Que n'ai-je alors suivi cette tentation!