J'avais conservé ma place dans la banque et me rendais chaque matin à mon bureau, où je passais la plus grande partie de mes journées. Le temps employé à ce travail abrutissant, entre les chiffres et les paperasses, était alors le meilleur de mon existence. Sans prendre un goût réel pour de semblables occupations, je ne manquais jamais d'y consacrer les heures convenues avec le chef de la maison et il n'avait aucun sujet de m'adresser des reproches. Enfin, rendu un peu taciturne par mes ennuis domestiques, j'avais abandonné les compagnons de mes plaisirs passés et je m'étais rangé, comme on dit, bien que M. Larousse et sa fille, sans doute pour se fournir à eux-mêmes un prétexte de haine, affectassent de me croire livré comme auparavant aux égarements de ma jeunesse.

Un matin, le chef de la banque dans laquelle j'étais employé m'ayant demandé un travail pressé, je me levai de bonne heure et sortis pour me rendre à mon bureau avant que personne dans la maison de mon beau-père n'eût quitté sa chambre.

Lorsque je revins deux heures plus tard, ma femme, ouvrant brusquement la porte d'une pièce dans laquelle elle était à mon entrée, se précipita au-devant de moi; comme une furie, elle m'accueillit par des injures et des reproches sanglants auxquels je ne compris rien tant ils me semblaient étranges.

- Misérable assassin! s'écria-t-elle. Comment osez-vous reparaître dans cette maison? Votre crime ne restera pas impuni, croyez-le, et si Dieu n'a pas permis qu'il fût consommé, vous irez du moins l'expier pendant des années qui nous délivreront de vous!

Je la crus atteinte de folie en l'entendant parler ainsi et la regardai avec effroi; au lieu de m'emporter à mon tour comme j'avais le tort de le faire parfois à son égard, je la pris doucement par le bras et l'écartai de mon chemin afin d'entrer dans la chambre dans laquelle je savais trouver Nicolas. J'avais l'intention de lui demander l'explication de la conduite de sa fille. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction? Mon beau-père était étendu sur un lit, la tête bandée, entouré du docteur et de plusieurs hommes que je reconnus pour faire partie de ce qu'on appelle "la justice" et qui pour moi devait se montrer si injuste. Il était pâle et encore en proie à l'épouvante éprouvée pendant la nuit.

A mon aspect, il ferma les yeux avec terreur et j'eus un frisson inconscient en voyant les regards de ceux qui l'entouraient se fixer sur moi.

- C'est lui! murmura-t-il sans oser me regarder de nouveau.

Au moment où je vous parle, je revois cette scène, il me semble, cette chambre un peu sombre dans laquelle on avait transporté le blessé à la hâte, ces hommes sévères et méfiants par état, attendant dans un pesant silence la terrible révélation. Les siècles passeraient sur ma mémoire sans emporter dans leurs brouillards l'impression du premier moment où, sans même qu'elle se fût formulée dans mon esprit, la certitude d'une perte irréparable fit irruption en moi. Je ne savais rien, on ne m'avait rien expliqué; mais une étreinte horrible me serra le coeur, et sans rien demander, sans m'enquérir auparavant de ce qui était arrivé, je courus vers le lit en m'écriant:

- Que dites-vous? De quoi m'accusez-vous?

Le blessé s'était mis à trembler à mon approche; le docteur, debout à son chevet, me repoussa du geste tandis qu'un des assistants demandait à haute et intelligible voix: