Il n'osa interroger son ami. La visite d'Anne, attribuée par elle-même au désir de le revoir, avait rempli le coeur de Robert du joyeux espoir d'être aimé et avait un instant fermé ses yeux sur les véritables sentiments de sa cousine, sentiments que parfois pourtant, quand s'accentuaient les différences existant, comme elle venait de le constater, entre leurs goûts, le jeune docteur craignait de deviner.
CHAPITRE II
Nicolas Larousse, dont avait parlé Mme Martelac, habitait une grande maison située au bas d'une de ces rues populeuses qui descendent jusqu'au boulevards. Changeant de nom deux ou trois fois sur son parcours, cette rue conserve à peu près partout son même aspect et des troupes d'enfants sales et déguenillés l'encombrent pendant la belle saison, à l'heure où l'école les rend à leurs familles. Si je ne craignais d'accuser à tort l'édilité poitevine, je soupçonnerais cette rue de n'être guère nettoyée que grâce à sa pente rapide, lorsqu'une averse orageuse vient la changer en torrent. Alors, l'eau emporte les débris de toute sorte dont la jonchent sans scrupule les ménagères peu soigneuses qui l'habitent.
La rue habitée par Nicolas conserve plusieurs monuments anciens et historiques, et à l'endroit où elle quitte le nom de Saint-Michel pour prendre celui de Saint-Etienne, on montrait encore au commencement de notre siècle une pierre sur laquelle Jeanne d'Arc, logée à l'hôtel de la Rose, mit le pied pour monter à cheval lorsqu'elle quitta Poitiers, où elle avait été amenée, en 1428, afin d'y être interrogée par les docteurs de la faculté.
A ce moment, la cité poitevine était une ville importante, où était le parlement, où siégeait le conseil et où se trouvaient les membres de l'Université de Paris demeurée fidèles à l'héritier de Charles VI. Ce jeune prince, doutant de la mission de Jeanne d'Arc, lui fit subir à Poitiers une épreuve solennelle. Elle fut interrogée par les docteurs les plus autorisés de l'Eglise et de l'Etat. A la suite de cet interrogatoire, qui dura trois semaines et auquel elle répondit de façon à ce que ces doctes personnages fussent grandement ébahis, dit la chronique, par la sagesse de ses paroles, ils conclurent en sa faveur. Ces juges intègres reconnurent n'avoir trouvé en elle, après une sérieuse enquête, que "bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse". Tout ce qui rappelle le souvenir de notre grande héroïne doit être pieusement conservé; aussi cette pierre rendue précieuse par la tradition est aujourd'hui déposée à l'hôtel de ville.
La demeure de Nicolas se trouvait à l'angle de la rue, sur le boulevard; elle était formée d'un grand bâtiment en ruines et conservant l'apparence recueillie et calme d'un couvent, car il avait autrefois fait partie d'un vaste monastère qui étendait ses dépendances jusqu'au bord du Clain. Les habitants de la rue se hasardaient rarement de ce côté dès que la nuit arrivait, et vous n'eussiez pas trouvé dans cette population besogneuse une femme ou un enfant pour faire une commission chez Nicolas, lorsque sa maison n'était plus éclairée que par sa petite lampe de cuivre. On disait qu'il y revenait et peut-être le vieillard entretenait-il ce bruit afin d'éloigner les curieux.
Il vivait seul avec sa petite-fille, une enfant de dix ans, chétive et pâle, qu'on s'étonnait de voir grandir, si lentement que ce fût, au milieu de la vie triste et sans air qu'il lui faisait. Sarah sortait rarement; elle ne jouait jamais avec les autres enfants de la rue. Un jour, peu de temps après son arrivée à Poitiers, elle avait voulu se mêler à un groupe d'entre eux; une fillette à laquelle elle tendait la main pour prendre part à une ronde s'était retirée avec un geste d'effroi à cette parole de son frère:
- Laisse-la, c'est la petite-fille du juif!
Ces mots firent le vide autour d'elle; tous s'éloignèrent en la regardant avec une curiosité maligne.
Depuis, Sarah n'essaya jamais d'adresser la parole à aucun d'eux; elle mit une sorte de fierté inconsciente à ne pas solliciter ce qu'on lui refusait. Pourquoi la repoussait-on? Elle l'ignorait. Juive? Elle ne l'était pas, elle savait à peine ce que signifiait ce mot.