La porte se referma doucement et la jeune fille traversa d'un pas léger cette grande chambre nue et sombre, éclairée par l'unique fenêtre peu large près de laquelle se tenait M. de la Croix-Morgan. Ses formes sveltes et gracieuses, le mouvement lent, un peu craintif, et l'entrée si peu attendue de Sarah, amenèrent une expression de vif étonnement dans les regards du malade.
Etait-ce une de ces visions poursuivies sans succès un instant auparavant et qui, capricieuse et mobile comme tous les produits de l'imagination, se décidait à répondre à son appel?
Il suivait la jeune fille du regard comme s'il eût craint de la voir s'évanouir subitement. Tête nue, ses cheveux relevés sur la tête en un noeud d'où s'échappaient tout naturellement quelques légères boucles, les lèvres entr'ouvertes par l'émotion, ses grands yeux fixés sur lui, elle semblait une vague apparition, et il n'eût su définir en cet instant si elle tenait du rêve ou de la réalité.
Elle vint vers la fenêtre, et silencieusement se mit à genoux devant lui. Sarah ignorait ce qu'elle allait dire, et son coeur battait à se rompre sous ce regard qui la fixait avec la même persistance dont elle s'étonnait tant autrefois dans celui du portrait trouvé chez Nicolas. Immobile, les yeux levés vers M. de la Croix-Morgan et comme magnétisée par la ressemblance des traits qu'elle avait devant elle avec ceux de ce portrait si souvent contemplés depuis des années, la jeune fille comprit quelle étrange puissance a la voix du sang, faisant trembler le coeur de l'enfant devant l'image de son père inconnu.
- Mon père! dit-elle en croisant ses deux petites mains sur le bras du fauteuil.
A cet appel, le malade passa la main sur son front comme pour chasser un rêve.
- Mon père, reprit la jeune fille en tremblant, mon père, me voici.
D'un mouvement doux et calme, il appuya ses deux mains sur les épaules de Sarah et lui fit tourner son visage vers le jour.
- Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.
Et comme, émue par le son de cette voix, elle hésitait un moment.