Le paysan, si dur que soit son travail, si pénibles que soient ses fatigues, est riche d'air et de lumière dans ces immenses étendues où s'écoule sa vie. Ceux-là seulement qui ont passé l'hiver parqués dans un modeste logis d'ouvriers, entassés dans une maison de Paris, savent apprécier un rayon de soleil et l'espoir, ou tout au moins l'adoucissement qu'il met au coeur quand il envoie sa flèche d'or à travers la fenêtre ouverte pour lui livrer passage.

Tout en laissant de temps en temps ses regards errer sur la foule qui remplissait la rue ou s'élever vers le ciel entrevu comme une longue bande bleue entre les maisons, Alain baissait parfois la tête et paraissait chercher à fixer son esprit sur un travail qu'il essayait.

Un crayon d'une main et un cahier de l'autre, il voulait écrire, mais l'imagination refusait de s'éloigner des douloureuses réalités de son existence. Il lutta vainement; les figures entrevues un instant fuyaient devant lui et se perdaient dans le vague sans lui laisser le temps de les saisir pour les retracer. Malgré la nécessité absolue de demander à sa plume le renouvellement des ressources épuisées par ces trois semaines de maladie, le pauvre homme se vit contraint d'abandonner son travail. Il reposa sur le dossier du fauteuil sa tête trop faible pour créer les fictions à peine ébauchées dans ses rêves et auxquelles il ne se sentait pas la force de communiquer la vie.

Ses yeux se fermèrent et une indicible expression d'angoisse passa sur son visage. Le besoin matériel allait-il donc aussi l'atteindre? Devait-il lutter contre la faim, ce mal terrible qui s'attaque aux entrailles même de l'humanité et lui arrache ses plus profondes lamentations? Irait-il échouer sur le lit d'un hôpital et dormir son dernier sommeil dans la fosse commune? La vie, après avoir placé son berceau au milieu des grandeurs de ce monde, se révervait-elle, l'ayant ballotté à travers les hontes et les humiliations les plus cruelles, de s'acharner sur lui jusqu'à son dernier souffle? N'aurait-il donc jamais ici-bas un instant de repos, ce malheureux qui n'espérait même pas, au-delà de la tombe, d'être consolé!

Ces questions se pressaient en foule dans son cerveau affolé. Si son imagination avait, du moins, la force d'exprimer sa souffrance, son cri, lui semblait-il, soulèverait le monde et traduirait cet immense concert de plaintes qui s'élève à toute heure de la terre vers le ciel! Mais ce cri eût été âpre, révolté et plus profondément désolé qu'aucun autre, puisqu'il n'eût pas porté en lui la croyance en cette bonté divine planant pour l'éclairer sur ce lieu de travail et de souffrance.

Immobile, abandonné aux cauchemars de la fièvre lente qui le consumait, il demeurait étendu; l'air entrait par la fenêtre ouverte et caressait doucement ses paupières closes sans lui apporter comme à tous l'adoucissant espoir des beaux jours. L'impossibilité qu'il venait de constater pour lui de se remettre au travail l'avait replongé dans le désespoir.

Tout à coup, on frappa à la porte de sa chambre:

- Entrez.

En prononçant ce mot, le malade s'était redressé et tournait les yeux vers la porte, qui s'ouvrit. Debout sur le seuil, Sarah se tenait, n'osant avancer.

- Allez et Dieu vous inspire! lui dit à voix basse le docteur
Martelac, qui l'avait amenée. C'est lui.