- J'en étais sûre! Quelque chose me disait qu'il vivait. Oh! que Dieu est bon!
Les préparatifs furent promptement faits et le soir même, la fille d'Alain de la Croix-Morgan et Mme Martelac partaient pour Paris, où Sarah n'était jamais allée mais dont les magnificences n'avaient aucune part dans son ardent désir d'arriver au plus vite.
La tête appuyée contre la vitre de la portière fermée à cause de la fraîcheur de la nuit, elle regardait sans les voir les villes endormies dans les vapeurs froides et blanches du brouillard, les campagnes solitaires baignées par le clair de lune et disparaissant les unes après les autres, rapidement traversées par le train qui l'emportait vers ce père inconnu, mais déjà aimé.
CHAPITRE XXII
Le lendemain de ce jour, Alain de la Croix-Morgan, un peu moins faible et surtout plus calme depuis ses confidences à Robert et depuis qu'il avait la certitude de l'amitié du docteur, avait essayé de se lever. Sa santé, gravement atteinte, ne permettait aucun espoir de guérison, et le jeune Martelac, ne pouvant se faire illusion, avait hâté la venue de Sarah et se promettait d'entourer d'un pue de bonheur les derniers jours de son malade.
Assis près de la fenêtre de sa chambre, Alain regardait tantôt le ciel bleu, illuminé d'un soleil de printemps, tantôt la rue, dans laquelle se croisaient les nombreux passants, heureux de jouir de ces premiers beaux jours.
Au loin, les tours de Notre-Dame élevaient leurs silhouettes noircies par les siècles et un pointillement d'or se projetait dans l'azur, dessinant la flèche élégante de la Sainte-Chapelle, ce joyeux précieux, plus digne de reposer sur le velours et le satin d'un écrin que tous les diamants de la terre.
Un bruit immense dans lequel se confondaient le roulement des voitures, les cris des mariniers de la Seine, les millions d'appels de voix, de chants qui se croisent et se mêlent dans cet amas de créatures humaines, s'élevait de la cité reine, bafouée, insultée par fois pour sa vanité puérile, son insolence élégante et son stupide amour du factice et de l'apparence et pourtant singée des autres capitales, obligées d'admirer son artistique amour du beau, son enthousiasme pour le grand et cet intelligent entendement de tout ce qui enlève l'humanité aux abaissements de la terre.
Misères et grandeurs, vices honteux et vertus sublimes, lâchetés et héroïsmes, Paris offre tout cela dans un étourdissant mélange. Ce jour-là, il rayonnait sous la physionomie pimpante et joyeuse qu'il sait prendre dès qu'arrive la belle saison. Comme une coquette vieillie et fatiguée de plaisirs, la ville élégante semblait maussade sous les brouillards et le ciel de l'hiver; mais dès que le soleil brille et que les feuilles pointent aux branches des arbres, elle sort jeune et pleine de vie de ses voiles glacés. Immédiatement, cet ensemble si disparate dont se compose la population parisienne se revêt d'une uniforme teinte de gaîté; le souffle tiède, en mettant des pousses nouvelles aux arbres et une nuance veloutée aux pelouses des squares, semble apporter une vie plus joyeuse aux classes laborieuses courbées sous un travail incessant.
Le ciel lumineux éclaire les hautes maisons si sombres l'hiver, il dore les murs noircis et égaie leur vieillesse d'un reflet de son azur. Dans les rues, les marchands de fleurs offrent leur récolte embaumée et la jeune ouvrière, toute frêle et pâle des privations et du froid de la mauvaise saison, ne sait pas résister à la tentation. Elle jette un regard sur la fraîche marchandise et commet la folie de fleurir son corsage d'un bouquet de violettes. Les vieillards, les malades, descendent dans la rue, et, tout heureux, s'en vont respirer dans le jardin voisin cet air nouveau qui leur fait éprouver un bien-être inconnu depuis de longs et tristes mois.