- Oui, Sarah, vous êtes appelée à être heureuse. Pourquoi en doutez-vous?

- Heureuse! Moi? répond la jeune fille vivement.

Puis elle ajoute avec douceur:

- J'espère l'être toujours comme je le suis aujourd'hui.

- Mieux que cela! reprend Anne en souriant. Votre plus cher rêve se réalisera.

Sarah secoue la tête avec incrédulité.

- Vous êtes donc aveugle? demande Mme Tissier.

- Aveugle? Non certes! Et c'est parce que je ne le suis pas que je vois clairement combien vous l'emportez sur moi, Anne. Vous êtes bonne, belle, très riche. De plus, le docteur vous a toujours aimée.

En disant ces paroles, le regard pensif de la jeune fille suit distraitement le vol d'un papillon, dont les ailes à peine teintées de jaune se détachent comme une fleur subitement éclose à travers une touffe de Reine-des-Prés penchées au bord de la rivière.

Assises près du Clain, par une chaude après-midi de la fin de l'été, Anne et Sarah causent confidentiellement. Les feuilles d'un bouquet de peupliers qui se mirent dans l'eau tombent autour d'elle; le vent les détache et en emporte quelques-unes dans le courant. Il les roule lentement jusqu'à ce qu'elles se trouvent arrêtées par une touffe de roseaux qui termine leur voyage. La jeune femme a voulu profiter de cette belle journée et est allée chercher sa petite amie pour lui proposer une promenade. Lassées par une longue course, elles se reposent en considérant la campagne, si belle à ce moment de l'année.