Puis elle ajoute en riant:
- Je resterai vieille fille et votre compagne, dites?
- Je souhaite de tout mon coeur que la seconde partie de cette destinée s'accomplisse, répond Mme Martelac.
- Nous serons bien heureuses, vous verrez! Je vous aiderai à raccommoder le linge, à soigner vos fleurs, à faire les confitures en été; j'irai l'hiver visiter vos pauvres, afin que vous ne preniez pas froid dans ces visites comme vous le faites chaque année, et je les soignerai de mon mieux pour vous remplacer près d'eux. Je vous ferai la lecture le soir, j'écrirai au docteur sous votre dictée, lorsque vous deviendrez trop vieille pour le faire vous-même. Enfin, je vous aimerai, je vous soignerai et nous mènerons toutes les deux une petite vie très tranquille qui nous conduira au paradis par un chemin bien uni et bien doux!
- Bah! bah! enfant, les chemins raboteux y mènent plus sûrement que ces chemins doux et paisibles. Vieille fille ou non, il faut vous attendre à être souvent déchirée par les épines. Les vies les plus simples en sont hérissées, et que ce soit le coeur, l'esprit ou le corps, il y a quelque chose en nous qui ne doit arriver au paradis qu'à travers les meurtrissures!
- N'y a-t-il aucun moyen d'y échapper? demande Sarah, devenue sérieuse.
- Aucun, cette destinée-là est universelle. Les âmes arrivent là-haut portant toutes au front la marque sacrée devant laquelle seule, s'ouvrent les portes célestes.
- Eh bien! nous souffrirons ensemble et le bon Dieu sera là en troisième pour nous aider à accomplir la destinée, quelle qu'elle soit! reprend Sarah en relevant d'un courageux mouvement de tête son charmant visage rosé.
- Sans doute, il nous aidera! Puisque cette destinée n'a pas d'autre origine que la volonté divine elle-même, par laquelle elle est réglée et dirigée, en dehors, bien souvent, de toutes nos prévisions.
Pendant toute la soirée, la mère de Robert sourit bien des fois en constatant l'exubérante gaîté de sa fille d'adoption. Sarah rit, plaisante et paraît heureuse. Sa voix s'élève et descend en roulades harmonieuses d'un bout à l'autre de la vieille maison, le long de l'étroit corridor éclairé par un oeil-de-boeuf, ou dans l'escalier de pierre, qu'elle monte en courant, plus légère et plus vive qu'à l'ordinaire, semble-t-il!