Cette heure du crépuscule apporte, d'ailleurs, avec elle une sorte d'apaisement particulier; pour l'homme comme pour la nature, le repos semble précédé par des heures plus douces où le tapage de la vie se tait, où l'agitation de notre esprit se calme. Les cercles se resserrent dans l'intimité, les voix s'abaissent dans les épanchements faciles, et les souvenirs viennent hanter le foyer désert de l'isolé, pour lui ramener comme une ombre attendrie de ceux qui ne sont plus.

La nature s'enveloppe des premiers brouillards de la nuit; ces voiles bleuâtres, traversés çà et là par les clartés du jour qui s'éteint, jettent autour de nous une douceur mélancolique et pénètrent notre être d'un charme étranger et doux.

Sarah, une main appuyée sur l'espagnolette de la fenêtre, s'est retournée à demi vers le jardin et regarde une branche de jasmin qui se balance contre le mur et vient jeter ses étoiles blanches jusqu'auprès des vitres.

- Et vous, enfant, quand nous marierons-vous [sic]?

Cette question, posée avec une tendre inflexion de voix, fait sortir Sarah de sa rêverie et l'amène aux pieds de sa protectrice.

Agenouillée près de Mme Martelac, elle pose sa jolie tête sur les deux mains blanches appuyées sur la table et ne répond pas. A quoi pense-t-elle et pourquoi cache-t-elle ainsi son visage? Ses cheveux, retenus sur la tête par des épingles d'écaille, ont, à cette clarté douteuse, quelques reflets brillants. La mère du docteur regarde en souriant les petites boucles indociles qui tombent sur le cou de la jeune fille et sa taille élégante courbée devant elle.

Il y a une grande tendresse dans les regards maternels dont elle enveloppe sa fille adoptive, et nul n'eût pensé, en les voyant ainsi, que la nature les avait fait naître étrangères l'une à l'autre. L'amour dont Mme Martelac entoure Sarah depuis tant d'années, a créé dans son coeur une source si réelle d'affection et de dévoûment, que l'enfant a depuis longtemps oublié les isolements et les duretés de sa vie d'autrefois.

Tout à coup, la mère de Robert sent une larme rouler sur ses doigts. Subitement, elle relève la tête de la jeune fille, et, la tenant entre ses mains, elle dit en la regardant dans les yeux:

- Vous pleurez? Pourquoi?

La lumière indécise, venant de la fenêtre, donne sur le visage de Sarah, et permet de voir des larmes trembler encore comme de petites perles au bord de ses cils.