- Moi, Robert Martelac. Chaque fois qu'on te cherchera querelle, appelle-moi. A nous deux, nous aurons raison de tout ton cours.

Jacques inclina la tête et mit sa petite main dans la main large et nerveuse que lui tendait Robert. Ainsi fut scellée l'amitié des jeunes gens, amitié solide faite d'estime mutuelle et de protection acceptée de la part du plus faible, fier de la haute considération dont son défenseur jouissait au collège.

La promesse de Robert fut tenue consciencieusement et il sut donner de sévères leçons aux persécuteurs de son nouvel ami.

J'ai connu un petit garçon qui tirait vanité de la véhémence avec laquelle son père le corrigeait par des arguments frappants.

- Oh! papa, disait-il, il est fort, il fouette bien!

L'honneur d'avoir un tel père adoucissait-il pour lui la dure et un peu brutale expiation de ses fautes enfantines? C'est possible, car son visage rayonnait de fierté au milieu des larmes arrachées par la souffrance.

Cette sorte d'orgueil légèrement sauvage, Jacques aurait pu l'avoir à l'égard de son protecteur improvisé, mais la force de Robert s'était faite pour lui uniquement bienfaisante, et, peu à peu, la première reconnaissance éprouvée par l'enfant se changea en une affection telle qu'il eût pu l'éprouver pour un frère aîné. Robert devint le confident ordinaire de ses peines et de ses plaisirs et Jacques, sûr de trouver là une indulgente sympathie, s'adressait à lui en toute circonstance, au risque parfois d'importuner le jeune homme. Mais jamais il ne fut repoussé, tant il est vrai que les bienfaits s'enchaînent et que souvent nous sommes plus attachés à nos amis par les services que nous leur avons rendus que par ceux qu'ils peuvent nous rendre.

Du reste, le jeune Martelac avait su se faire aimer ou au moins respecter de tous ses condisciples. Tous reconnaissaient la générosité et la droiture naturelle de son caractère, et sans s'en rendre compte, ils subissaient son influence et le prenaient volontiers pour arbitre de leurs discussions. Une injustice le révoltait, une action basse soulevait son indignation et il n'avais jamais hésité à prendre le parti du plus faible contre le plus fort. Ce grand garçon, taillé en hercule et peu gracieux comme la plupart des jeunes gens de son âge, disait vrai quand il répondait à ceux qui prétendaient que les plus jeunes devaient s'habituer aux coups:

- Bah! bah! Tapez sur moi si vous voulez, je saurai me défendre. Mais je n'aime pas qu'on abuse de sa force contre les petits.

La sortie du collège, que Robert quitta plusieurs années avant Jacques sépara les deux amis sans effacer le souvenir des circonstances auxquelles ils avaient dû leur rapprochement. Leurs relations furent de plus en plus rares, mais le jeune Hilleret garda au protecteur de son enfance un attachement qui prit une nuance admirative quand il entendit parler de ses succès. Robert, ayant suivi à paris les cours de médecine, fut reçu docteur après de remarquables études. Au moment de sa rencontre avec Jacques à Poitiers, il avait une réputation établie et tout faisait prévoir qu'avant peu d'années, il atteindrait une célébrité méritée.