- N'as-tu pas sevré ta jeunesse de tous les plaisirs et ne dois-tu pas à un travail acharné la position exceptionnelle que tu as conquise à ton âge?
- Si j'ai, comme tu le dis, vécu en dehors de tous les plaisirs malsains, il y avait, tu le sais, un nom qui me gardait un souvenir qui hantait mes jours et mes nuits de travail, planant sur eux pour les dérober à la tentation du mal.
- Ta cousine Anne?
Robert inclina la tête et ajouta gravement en laissant retomber ses deux mains:
- D'ailleurs, la vie ne nous est pas donnée pour la jeter à tous les vents du ciel et le vrai bonheur ici-bas, c'est de s'y sentir utile.
- Si nous avions dans notre génération beaucoup d'hommes comme toi, nous serions plus forts.
- Allons donc! mon ami, ton rôle n'est pas moins beau que le mien et je ne sais pourquoi tu exaltes ainsi mon orgueil par ton enthousiaste affection. Le soldat tombant ignoré sur un champ de bataille n'a-t-il pas autant mérité de son pays que le savant, dont le succès peut, au moins, venir payer le dévouement à l'humanité?
- C'est si naturel d'aimer son pays! répondit le jeune officier.
- Oui, et pourtant, combien de gens chez nous sont au nombre de ces amis maladroits qui nuisent à ceux qu'ils aiment! Tiens, reprit Robert, en montrant un journal qu'il venait de parcourir, nos pires ennemis ne pourraient dire de nous plus de mal que n'en dit cette feuille française.
- C'est indigne! s'écria Jacques avec chaleur. Le journaliste qui se permet ainsi d'abaisser son pays dans les articles lus par les étrangers et commentés avec joie par eux mériterait d'être sévèrement châtié. La France est coupable, je le veux bien, mais c'est un beau et noble pays. Dieu ne l'abandonnera pas et il se relèvera un jour.