Le docteur sourit de l'ardeur juvénile de son ami.

- Tu as raison; on pourrait lui dire la vérité sans l'abaisser ainsi. Je suis, comme toi, écoeuré de ces articles sortis de plumes soi-disant patriotes, et qui ne savent pas respecter la patrie en lui laissant la foi en elle-même, la meilleure force que nous puissions avoir après la foi en Dieu. Enfin, tu n'es pas de ceux-là, mon ami, et il reste en France une multitude de coeurs comme le tien, croyant au relèvement du pays et prêts à tout pour y concourir, fût-ce à donner leur vie pour lui.

- Cela ne demande aucun effort de notre part, à nous. Mais cette science qui soulage tes semblables t'a coûté et te coûte encore un pénible travail. Nous autres, nous allons à la mort soutenus par un élan généreux; à toi, il faut un courage de tous les instants et un oubli constant de toi-même. Je suis une de ces milliers d'unités dont est formée l'armée française, où le courage et l'amour du pays sont de tradition. Toi, tu es une exception parmi tes collègues, et, lorsque tes cheveux auront blanchi, tu seras une des premières autorités dans le monde médical. Cette perspective me rendrait fou d'orgueil! Et pourtant, tu restes froid dans le succès. Cela prouve, ajouta le jeune homme en riant, que je fais partie du vulgaire, susceptible de subir les impressions de la vanité; toi, mon ami, tu es doué de façon à les dominer.

- Ah ça! es-tu venu me voir aujourd'hui dans l'unique but de me faire des compliments? demanda Robert d'un ton moitié fâché moitié souriant. Assieds-toi en attendant le déjeuner, et causons puisque j'ai ici le temps de causer et ne serai dérangé par aucun malade.

- Hélas! il me faut t'enlever cette illusion, répondit Jacques en acceptant un siège. J'ai pris sur moi de promettre une visite de toi aujourd'hui même.

- Une visite! A qui?

Le jeune officier expliqua comment il l'avait proposé pour la petite fille de son propriétaire. Il ne lui fut pas difficile d'intéresser le docteur à la pauvre enfant et d'obtenir ce qu'il demandait.

- J'irai dans la journée, dit Robert.

- Ne te laisse pas attendrir par les lamentations de Nicolas, au moins, recommanda Jacques. Il est d'une avarice phénoménale! Sa réputation à ce sujet n'est pas surfaite. De plus, il est riche, et, s'il n'est pas juif, ce dont je me suis assuré, il est digne de l'être et entasse des trésors. Demande-lui des honoraires.

- Il refusera peut-être de le laisser voir Sarah s'il entrevoit la nécessité de débourser quelque chose à la fin de ma consultation.