Elle descend le talus gazonné et reprend le chemin de la maison pour aller retrouver sa tante. Il la suit à quelques pas, considérant sa silhouette gracieuse avec une expression dans laquelle perce un peu de rancune.

Pourtant, lorsque, rentré dans sa chambre chez Nicolas, Jacques songe à cette conversation, il sent l'indulgence succéder dans son esprit à l'indignation éprouvée au premier abord. Après tout, Robert, cet homme grave, bon certainement, mais un peu austère, a-t-il raison de vouloir unir à sa vie cette compagne élégante, toute pétrie extérieurement de grâce et de légèreté féminine? Qui sait si les rêves luxueux d'Anne eussent tenu devant un amour moins élevé et moins fort que celui de son cousin?

Il s'endort dans ces pensées et la radieuse image de Mademoiselle Duplay passe dans ses rêves, non pas revêtue de cet orgueilleux égoïsme qu'elle ne songe même pas à cacher, mais à travers la lumière adoucie dont s'entoure à nos yeux l'idole de notre coeur. Hélas! cette indulgence tient à une cause que le pauvre garçon cherche à se cacher à lui-même.

Insensiblement, Anne change vis-à-vis de lui, il le voit, il le sent; lui-même perd une à une ses idées premières sur la jeune fille. Il trouve des excuses à ses défauts et s'explique comme Robert et plus que lui peut-être que cette femme si belle désire un cadre magnifique à sa beauté. Lorsque le soir, à son entrée chez Mme Martelac, il ne voit pas se lever vers lui les yeux bleus de Mlle Duplay, lorsque la vieille dame est seule, le front courbé sur son ouvrage ou sur un livre, le jeune officier éprouve une déception contre laquelle il réagit de son mieux en redoublant de gaîté. Mais il sent bien vite l'ennui le gagner, abrège la soirée et rentre chez Nicolas ou erre dans les rues comme une âme en peine.

Anne semble elle-même éprouver ces singuliers symptômes. En s'adressant à lui, sa voix prend des inflexions dont s'étonne le jeune homme; elle paraît éprouver parfois un besoin de soumission, elle, si indépendante et si entière vis-à-vis de tout autre!

Lentement, à coups imperceptibles, elle se glisse dans les pensées de Jacques. Le poison s'infiltre sans que le lieutenant en ait conscience; Robert est parti depuis quelques mois à peine et ses pressentiments sont réalisés. Toutefois, ce qui eût été évident à ses yeux si ses occupations ne l'eussent retenu si longtemps à Paris, est encore ignoré de son ami lui-même. Une circonstance bien minime en apparence va faire tomber le voile placé sur ses yeux.

Un soir, il s'était comme de coutume rendu chez Mme Martelac. La pluie tombant depuis plusieurs heures avait empêché la vieille dame de rester dans le jardin; un instant, Jacques et elle causèrent sur le seuil de la maison, regardant la verdure courbée sous les rafales du vent et les fleurs chargées d'eau se jetant follement les unes sur les autres dans les deux massifs cultivés avec soin par la mère de Robert. Le petit jardin, un peu desséché par la chaleur de l'été, semblait renaître sous cette averse, et il s'échappait de la terre longtemps privée d'eau une fraîcheur qui présageait un renouveau dans sa végétation et faisait sourire sa propriétaire. Celle-ci se décida enfin à rentrer, et, voulant travailler, elle fit allumer une lampe, bien qu'au dehors il fît encore presque jour.

Le jeune homme semblait distrait, il écoutait les bruits de la rue; évidemment, il attendait quelqu'un et son visage exprimait le désappointement en ne voyant rien venir. S'en rendait-il compte? Peut-être non. Le coeur humain a des détours infinis même dans les plus franches natures.

Un coup de sonnette le fit tressaillir. Un instant après, Anne, superbe dans une toilette claire, entrait dans la petite pièce où se tenaient sa tante et Jacques.

- Oh! que tu es belle, aujourd'hui! s'écria Mme Martelac, au moment où la jeune fille s'avançait vers elle pour lui dire bonjour.