Refoulant la tristesse qui menaçait de ternir son regard et cédant à la légèreté naturelle de son caractère, la jeune fille se releva rayonnante, et le regret, s'il exista, l'aveugla davantage.
Prise d'une frénésie de vanité, elle oublia toute raison, la lueur à peine née dans son coeur fut étouffée immédiatement, et, s'élançant étourdiment vers l'avenir, elle se jura de n'avoir, désormais, d'autre objectif qu'un mariage riche. Ayant résolûment fermé son esprit à toute pensée grave, le bonheur de son cousin et l'amour qu'il lui témoignait depuis son enfance ne pouvaient entrer dans ses calculs. Elevée par un père insouciant qui mettait au premier rang des choses désirables les aises de la vie et le confortable donné par la fortune, Anne avait distancé à ce sujet les idées paternelles. Elle oublia donc promptement le léger trouble apporté dans son coeur par la présence de Jacques, et se dit que le luxe devant lui faire goûter le bonheur rêvé par son imagination, elle l'achèterait en s'aidant de sa beauté par un riche mariage.
Hé! mon Dieu! qui donc en ce monde si délicat aurait droit de se dire sans pêché sous ce rapport? Un riche mariage! N'est-ce pas le rêve de toutes les mères qui sèchent sur pied en attendant qu'il se présente pour leur fille? Et quel père ne se rengorge fièrement quand un gendre nanti de nombreux et solides titres de rentes vient solliciter une main qu'on tremble de joie en lui accordant? Peut-être la jeune fille isolée et laissée à elle-même serait-elle inaccessible au désir d'un mariage brillant. Mais sitôt qu'elle a mis le pied dans ce qu'on appelle le monde, sitôt qu'elle a été initiée par lui à l'éblouissement de l'or, pour elle aussi le mariage riche miroite à l'horizon, et elle parvient à comprendre comment tout est sacrifié pour y arriver. Elle se prête alors de tout son pouvoir aux combinaisons qui ont pour but de la vendre le plus cher possible au candidat désiré par toute sa famille.
Jacques est en Algérie depuis plusieurs mois lorsque nous retrouvons Robert et Anne dans le salon de Mme Martelac.
La conversation est engagée entre eux depuis un certain temps, et, sans doute, elle est pénible pour le docteur, car son visage est triste. Debout près de sa cousine, dont la figure exprime un peu d'ennui, il a pris dans les siennes la main de la jeune fille et demande:
- Ne m'aimez-vous pas assez pour attendre? Je vous le jure, dans quelques années, ma position sera telle que vous n'auriez rien à envier à personne.
- Quelques années! reprend Anne avec un peu d'ironie. Vous n'y songez pas? J'ai vingt ans sonnés!
- Rien ne presse, il me semble! fait observer Robert avec un léger sourire.
- Je suis lasse de ma vie retirée. Je veux en finir, et j'ai la prétention de ne pas me morfondre à attendre.
- Vous n'êtes pas malheureuse pourtant. Votre père fait tout ce qui vous plaît et vous laisse toute liberté.