- Qui? demanda celui-ci, sans prendre la peine d'expliquer sa pensée.

- M. Tissier.

- Un vieillard!

- Qu'importe?

- Comment, qu'importe! Vous ne ferez pas un tel marché? Car c'est un marché cela, Anne, un marché honteux! Donner votre jeunesse, votre beauté, votre amour, pour de l'or!

- Oh! de l'amour! Il n'en demande pas tant. Il n'exige rien.

- Il le dit; il sait bien qu'à son âge il serait ridicule en prétendant vous inspirer une passion. Mais, quand vous serez sa femme, savez-vous de quelles chaînes sa jalouse surveillance vous entourera? Avez-vous songé aux difficultés et parfois aux douleurs d'une union si disproportionnée?

- Nous verrons! dit Anne en levant les épaules, comme pour nier les difficultés de l'esclavage qu'elle acceptait si légèrement.

Gâtée et élevée sans religion, Mlle Duplay ne savait et ne voulait savoir qu'une seule chose: c'est qu'ayant reçu en partage une beauté remarquable, elle avait, sur ceux qui l'entouraient, un très grand ascendant. Dans son aveugle vanité, elle ne doutait pas de prendre facilement le même empire sur son mari. Cet ensemble séduisant, formé par la pureté parfaite des lignes du visage et de la personne, le charme de deux grands yeux limpides et brillants, le sourire qui ajoute une grâce indéfinissable à la fraîcheur de la jeunesse, tout cela constitue une royauté, éphémère sans doute, mais non moins réelle, et Anne savait bien qu'elle portait au front cette couronne dont le prestige soumet les hommes à son empire.

Depuis un instant, Robert avait laissé retomber la main de sa cousine et regardait les feuilles se détacher des arbres du jardin et tomber à travers les plates-bandes, dans lesquelles les chrysanthèmes secouaient leur fleurs mélancoliques. Dans ce coeur fort et fidèle, il se faisait un déchirement profond, vaguement redouté peut-être depuis un certain temps, mais d'autant plus cruel que les sentiments du jeune docteur ne pouvaient être que sérieux.