Sarah secoua la tête avec indifférence. Ce qu'elle avait éprouvé depuis le matin, c'était la frayeur due à un événement si lugubre et auquel rien ne l'avait préparée, mais ce n'était pas le chagrin.

- Je n'ai pas de famille.

- Des amis?

- Je ne connais personne.

- Pas une âme au monde, alors, ne s'intéresse à vous?

La petite fille fixa son regard étonné sur son interlocutrice:

- Comment est-il possible d'être, à votre âge, si complètement seule ici-bas?

Il y avait tant de compassion dans le ton dont fut dite cette parole et l'enfant lut une pitié si profonde dans les yeux qui la regardaient que, soudain, elle comprit l'isolement fait autour d'elle par cette mort, isolement duquel à cause de sa jeunesse et de son ignorance, elle ne s'était pas rendu compte immédiatement. Lentement, ses yeux s'humectèrent, puis ses larmes se mirent à couler et tombèrent comme des perles dans la tasse qu'elle tenait. Quand elle l'eut remise entre les mains de celle qui la lui avait préparée, elle appuya son front sur ses deux mains et se mit à sangloter.

Pleurait-elle le vieillard qui avait fait de son enfance un long et morne désert? Regrettait-elle cette unique protection dans laquelle jamais elle n'avait senti une étincelle de tendresse?

Non, sans doute. Sarah était trop peu au courant de la vie pour comprendre ce que lui réservait son isolement. Mais la bonté visible dans les traits de cette pauvre femme avait fait déborder le coeur de l'enfant, ce coeur comprimé depuis des années; elle avait amené tout à coup une rosée bienfaisante qui devait le dilater et rendre moins sévère dans sa tristesse le visage enfantin sur lequel elle coulait.