«Ne faut-il pas le déshabiller? demanda Péruchon.
—Ce serait lui infliger un supplice inutile; d'ailleurs il vous passerait entre les mains.»
La pâleur livide qui couvrait la face d'Alexis se dissipa un peu; on le transporta sous un petit hangar dont le corroyeur, principal locataire de la maison, prêta la clef. Pas une goutte de sang ne rougissait le pavé; tournoyant sur lui-même, le soudard s'était brisé sur le sol sans lésions extérieures.
«Il a la vie dure, dit le médecin au commissaire; le cas est curieux.»
Il palpa de nouveau les membres du moribond, et nota ses observations, tandis que le commissaire se transportait près de Blanchote, afin de dresser un procès-verbal. Gaston, accroupi près de la couche funèbre, tenait entre les siennes la pauvre main brisée qui s'était levée pour le défendre. On jugea inutile de l'interroger, nul ne soupçonnait un crime. Plusieurs voisines, prises de pitié, voulurent de nouveau entraîner l'enfant; il refusa de s'éloigner de son père avec plus d'énergie que jamais. Tout à coup, les curieux qui encombraient l'entrée du hangar s'écartèrent, et Mme de La Taillade parut; Gaston se redressa, il étendit les deux bras dans la direction de la mégère comme pour la repousser, et fit un pas en avant. Blanchote interdite, ne put soutenir l'éclair qui brillait dans les yeux de l'enfant; une nouvelle crise de nerfs obligea de l'emporter. L'orphelin revint alors reprendre sa place au chevet de la victime.
La nuit venait. Péruchon, secondé par Mme Hubert, dont Adélaïde gardait les enfants, avait déclaré se charger de tout. Ce ne fut ni sans peine ni sans lutte qu'il parvint à chasser les curieux avides de contempler le voisin sur son lit de douleur. Mais, ce qui préoccupait le plus l'ébéniste, c'était la prostration de Gaston, qui, morne, immobile, le regard fixe, semblait devenu insensible. Il résolut d'aller chercher Bouchot, et partit sans rien dire.
L'arrivée inattendue de Péruchon dans la maison de la rue des Arcis sauva l'apprenti des suites d'un orage. Au premier mot de l'ébéniste, Bouchot, sans attendre l'autorisation de son père, s'élança dehors et vint tomber dans les bras de son ami. Gaston, tiré brusquement de sa torpeur, eut une crise nerveuse; il fallut toute la tendresse, toute la bonté, toute la patience de Mme Hubert pour calmer les deux enfants. Le brave ébéniste pleurait à chaudes larmes en les voyant se presser l'un contre l'autre, s'embrasser et sangloter.
«Je ne suis pas méchant, répétait-il sans cesse, je ne suis pas méchant, mais…» et il ne pouvait achever.
Vers dix heures du soir, Alice vint appeler Gaston. Elle l'embrassa sans lui parler, sans essayer de le consoler, et lui offrit une tasse de bouillon. L'enfant refusa. La chère petite, avec des caresses de mère et une persistance délicate qui révélait toute la bonté de son cœur, parvint à décider son petit camarade à boire. Il retourna près du chevet de son père, s'appuya sur l'épaule de Bouchot, et tomba dans une sorte de somnolence pleine de rêves affreux.
Il se réveilla soudain; un profond silence régnait. Une lampe posée sur une petite table éclairait à peine le hangar humide, étroit, aux murs noirs semés d'énormes clous. La porte était à demi close; Bouchot, accoté contre un baril vide, dormait; Mme Hubert et Péruchon causaient à voix basse au dehors. Gaston regarda son père, qui n'avait pas bougé, saisit de nouveau sa main inerte et s'agenouilla pour la baiser. Longtemps il contempla cette face pâle, à la bouche entr'ouverte, aux yeux fermés comme ceux d'un mort. L'enfant se rapprocha encore du mutilé, posa doucement ses petites mains sur ce bras qui, quelques heures plus tôt, s'était levé pour le protéger, et se mit à réfléchir.