Que d'incertitudes, que de doutes, que d'angoisses dans ce jeune esprit troublé par la douleur et par la sombre menace de Blanchote! Que faire, que résoudre, à qui se confier? M. de La Taillade était perdu, le médecin l'avait dit à haute voix. Faudrait-il donc garder à jamais le terrible secret de sa mort? Comment raconter l'épouvantable scène, comment prouver la vérité en face du meurtrier qui démentirait l'accusateur? La mégère triomphait, maintenant que le défenseur de Gaston reposait là, brisé, condamné à mourir. A cette pensée, l'enfant ne put retenir un sanglot; l'apprenti s'éveilla et se rapprocha de lui.

La poitrine d'Alexis se soulevait à intervalles inégaux, faiblement, sans bruit. Tout à coup il releva ses paupières et regarda sans avoir conscience ni de ce qui lui était arrivé, ni de l'état dans lequel il se trouvait. Il lui semblait qu'après un sommeil prolongé, invincible, on venait de l'appeler, de le réveiller brusquement. Pourquoi le troubler? il dormait si bien! Longtemps, très-longtemps, le regard inconscient d'Alexis demeura cloué sur la lampe; il faisait moins nuit de ce côté-là, et cette lueur semblait plaire au malheureux comme elle semble plaire aux enfants nouveau-nés. Seulement, il l'eût voulu plus claire, plus brillante, sans ce voile dont on l'avait couverte. Il demanda doucement d'abord, puis avec instance qu'on retirât ce voile importun. Il croyait parler, gronder, et ses lèvres immobiles ne proféraient aucun son. Il ferma les yeux; puis les rouvrit bientôt. Ah! la lumière est trop intense maintenant: on dirait un soleil dont les rayons aveuglent; voilez, voilez!

Alexis a de nouveau fermé les yeux, l'heure sonne, il est trois heures. Bon! la cloche continue son vacarme: trois heures! trois heures! elle le répète cent fois, et le soudard croit sentir le marteau de fer battre son crâne qui vibre, prêt à se briser. Quel supplice! grand Dieu, comment le fuir? Les sons s'éloignent, s'affaiblissent, meurent; le silence se rétablit, quel bien-être il apporte! Alexis s'engourdit, il va dormir, reprendre ce sommeil interrompu durant lequel il a été si heureux. Mais non, plus de sommeil; il se souvient, pousse un cri… ce n'est qu'un soupir, hélas! un soupir si faible que Gaston, qui veille, ne l'a pas entendu.

Pour la troisième fois les yeux d'Alexis se sont ouverts, le brouillard qui l'enveloppait s'est dissipé: il voit. Il voit la lampe dont la lueur sépulcrale éclaire les murailles nues, il voit son fils pâle, affaissé, qui lui tient la main. Que signifie cette scène, quel rêve sinistre, quel épouvantable cauchemar est-ce là? Pourquoi ce matelas, cette lampe, ce silence? Pourquoi Gaston a-t-il cet air attristé, pourquoi pleure-t-il? Alexis recouvre soudain la mémoire, il va mourir; mais il faut d'abord qu'il sauve Gaston. Le soudard essaye de se lever, de parler, d'appeler, ses membres brisés n'obéissent plus. Il se raidit, retient son haleine, concentre ses efforts, et toute sa volonté ne peut mettre en mouvement un seul muscle; il ne peut ni remuer les lèvres, ni presser la petite main de son enfant, ni baiser ses paupières que brûlent des larmes de feu.

Ah! Gaston! que va-t-il devenir? dans quelle fange va-t-il rouler? Comment attirer son attention? comment le sauver de Blanchote? «Houdan, retourne à Houdan!» veut crier le malheureux père, qui sent la mort approcher. Quelle tempête dans ce corps immobile, sous ce front où perle une sueur glacée. Les grands yeux éplorés de l'enfant contemplent ce visage et ne devinent rien. Pauvre petit! pauvre petit!

Prête à reprendre son vol vers le Créateur, l'âme du soudard, à demi dégagée de ses liens terrestres, recouvre en partie l'intelligence. Elle voudrait secouer une dernière fois ce corps, cette matière qui lui cachait la lumière et dont la mort glace déjà les extrémités. Plus rien de vivant que la tête, où se débat une pensée suprême, plus rien de vivant que le cœur qui palpite meurtri avant de s'arrêter à tout jamais; plus rien de vivant que les prunelles où se reflète l'image désolée de Gaston. Seigneur, maître puissant du monde, grâce pour l'innocent! Une minute encore, un dernier geste, un dernier cri qui puisse sauver l'enfant; puis viennent la justice, le châtiment, l'expiation! La lampe se voile, Gaston se perd au milieu d'un brouillard sombre… encore le vide, rouge, béant, infini… Deux larmes, les dernières qu'il versera sur la terre, coulent sur les joues pâles d'Alexis, il pousse un soupir, un flot de sang monte à sa bouche, il appartient à l'éternité.

Ce ne fut qu'au lever du soleil que Mme Hubert apprit à Gaston l'affreuse vérité; l'enfant refusa d'abord de la croire. On avait beau répéter autour de lui que son père allait succomber. On se trompe, pensait-il; il vivra. Puis, tout à coup on lui annonçait que tout était fini. Quoi, cet être qu'il aimait, Gaston ne devait plus le voir ni l'entendre? Ces yeux qui le regardaient avec une tendresse si naïve, on venait lui dire qu'ils étaient clos pour jamais! L'enfant se cramponna de toute sa force à ce misérable corps dont la pensée suprême avait été pour lui; il fallut l'en détacher par la violence. Bouchot, à force de supplications, put amener son ami chez Péruchon. Là, dans une douloureuse confidence, entrecoupée de sanglots et de larmes, l'apprenti connut la véritable cause du sinistre accident. Terrifié, redoutant pour son ami la vengeance de Blanchote, il lui conseilla le silence.

La journée, pour Gaston, se passa dans des alternatives de pleurs, de résignation, de désespoirs amers. Il revoyait sans cesse son père se redresser avec lenteur, s'avancer indigné vers Blanchote, puis vaciller et disparaître à l'improviste, entraînant le faible obstacle dont la résistance eût pu le sauver. Il entendait le choc sourd, mat, lugubre du corps s'abîmant sur les pavés. Il revoyait la face terrible de Mme de La Taillade, le menaçant du même sort. Bouchot, pour tenter de le distraire, eut l'idée de lui amener les enfants de Mme Hubert. Les questions indiscrètes des pauvres petits, leurs cris à la vue des larmes de leur ami, obligèrent de les remmener au plus vite. De temps à autre, Alice venait embrasser l'orphelin et pleurait. Le père Faruc trouvait l'événement désagréable; quant au père Austerlitz, il en avait vu bien d'autres. La nuit arrivée, Gaston voulut encore veiller; mais, vaincu par la fatigue, il s'endormit.

Le lendemain, en dépit des précautions de Péruchon, l'enfant vit apporter la bière et l'entendit clouer. Il remonta dans le galetas et se vêtit de ses effets les plus propres; il fut rejoint par Bouchot. Péruchon vint les appeler. Lorsqu'ils passèrent devant la porte d'Adélaïde, la jeune ouvrière parut, et noua, non sans pleurer, un nœud de crêpe au bras des deux enfants. Péruchon ému ne put la remercier; il prit ses petits amis par la main, et tous trois, tête nue, suivirent l'humble corbillard qui emportait vers le Père-Lachaise ce qui restait d'Alexis.

Gaston demeura calme jusqu'au moment où le cercueil disparut dans la fosse commune. Mais ses sanglots éclatèrent en voyant recouvrir de terre cette longue boîte où reposait le seul être qui pût le protéger. Péruchon l'emporta, puis revint présider au dernier service rendu, par des fossoyeurs indifférents, à René-Alexis Baudoin, comte de Valonne et marquis de La Taillade.