De son côté, Gaston, triste, éploré, mais fiévreux, marchait avec courage. Il faisait nuit lorsqu'il pénétra dans Versailles, dont les longues avenues lui parurent interminables. Il acheta du pain et mangea; puis il se dirigea vers la pièce d'eau des Suisses. Il était las et traînait un peu la jambe lorsqu'il atteignit la statue de Duguesclin.

Il s'étendit sur l'herbe à l'endroit où deux ans auparavant, armé du trop fameux canon, il avait dormi sous la garde de son père, qui dormait lui-même aujourd'hui sous la garde de Dieu.

XII

L'HIRONDELLE RETOURNE A SON NID.

Vers trois heures du matin, Gaston se réveilla dans une obscurité profonde. Il grelottait et se sentait mal à l'aise sous sa blouse trop légère. Le vent mugissait, remuant à grand bruit les feuilles à demi-sèches; cette rumeur grave, mélancolique, effrayait l'orphelin et l'attristait. Le soir, accablé par la fatigue, vaincu par le sommeil, il n'avait pas eu peur. La lune, qui éclairait alors l'horizon, traçait une ligne scintillante sur la surface de la pièce d'eau, et Gaston s'était endormi les yeux fixés sur des lumières qui brillaient au loin. Maintenant, partout la nuit. L'enfant se pelotonna pour mieux se défendre contre l'haleine glacée du vent. Les rafales, qui semblaient accourir du fond des bois, ramenèrent ses pensées vers ces jours déjà si lointains où, assis dans le salon de sa tante, aux pieds de Catherine, il lisait à haute voix, s'interrompait pour écouter la bise siffler dans la cheminée, tourmenter la flamme, se glisser à travers les fentes avec une petite voix grêle, ou faire pivoter le chasseur établi sur la crête du toit, comme pour éprouver la justesse de son tir impassible. Ces lieux si chers, il allait donc les revoir! Et voilà qu'en songeant à Mademoiselle, à Catherine, au docteur, l'enfant se mit à pleurer, mais sans colère, sans amertume, sans désespoir,—de bonheur cette fois.

Tout à coup, à travers les arbres, apparurent deux points lumineux, qui semblaient courir, danser au son de mille clochettes. Il les voyait monter, descendre, disparaître; puis une des lumières restait visible. Un grondement sourd résonnait; des détonations, pareilles à celles que produisent les fusées qui éclatent dans l'air, se succédaient à de courts intervalles. Gaston se leva; les points lumineux grandissaient. On eût dit les yeux énormes d'un animal gigantesque dont le corps demeurait perdu dans l'ombre. Le fracas redoublait; bientôt, au triple galop de ses chevaux excités par le fouet, passa la diligence qui venait de Houdan. Gaston, penché en avant, retenait son haleine. Que de souvenirs oubliés sa mémoire lui retraça sur l'heure! La voiture était déjà loin qu'il croyait l'entendre encore. Il se rappela la nuit où elle l'avait emporté… Heureusement le jour naissait.

Gaston regagna la route, avançant avec lenteur: car il se ressentait de sa longue marche de la veille. Peu à peu ses membres reprirent leur élasticité, son pas devint plus agile. Il vit le soleil se lever derrière les grands bois aux feuilles rousses, et monter dans le ciel aux cris multipliés des passereaux logés dans les buissons à demi dépouillés. Les alouettes, au vol saccadé, s'élevaient dans les airs et planaient si haut qu'on les entendait sans les voir. Sur la route se croisaient de pesants chariots à la bâche de toile blanche, des cabriolets poudreux, des piétons chargés de fardeaux. On suivait des yeux le jeune voyageur, mais sans trop s'étonner. Il dépassa Saint-Cyr, et, guidé par un poteau indicateur, il se dirigea vers Pontchartrain.

Gaston n'avait aucune idée de la distance qui le séparait du but de son voyage, et il n'osait interroger ceux qu'il rencontrait. On le regardait avec surprise, maintenant; c'est qu'une fois Saint-Cyr dépassé, son accoutrement le signalait comme étranger au pays. Il fut rejoint par un jeune garçon d'une quinzaine d'années qui, ses souliers suspendus au bout d'un bâton, cheminait pieds nus d'un pas alerte.

«Est-ce que vous allez à Houdan? lui demanda Gaston après l'avoir salué.

—Non, da, répondit le petit paysan, je retourne à Neauphle.