Gaston lança en l'air une pièce de monnaie qui roula au loin.
«Regarde, dit Bouchot, je n'ose pas.
—Pile!
—Pile, répéta l'apprenti avec tristesse; allons, c'est jugé.»
Il voulut que son ami emportât toute la somme si laborieusement amassée, et lui recommanda cent fois de n'en dépenser qu'une partie, afin que l'autre lui permît de revenir en cas de malheur.
«Je vais préparer le père Bouchot, dit-il; c'est un brave homme lorsqu'il est à jeun, tu le connais, et il t'aime.»
Enfin les deux enfants se séparèrent. L'apprenti ne devait rentrer qu'à la nuit, au risque de recevoir une correction, afin que Gaston eût le temps de prendre une avance assez considérable pour que Blanchote ne pût le rejoindre.
Bouchot, immobile sur la route, pleurait en regardant s'éloigner Gaston, qui se retournait à chaque minute pour adresser à son ami un dernier signe d'adieu. Déjà les deux enfants se perdaient de vue, lorsqu'ils se mirent à courir l'un vers l'autre et s'étreignirent en poussant des sanglots. L'apprenti tenta de ramener Gaston vers Paris; mais celui-ci reprit sa route, sans se retourner. Lorsque Bouchot l'eut vu disparaître, il s'élança encore une fois en avant; il courut longtemps, jusqu'à perdre haleine.
«Gaston!» cria-t-il épuisé.
Puis, étendu sur le rebord d'un fossé, il pleura avec amertume. Au bout d'une heure, la tête vide, le cœur gros, en proie à une lassitude qu'il devait à l'émotion, le pauvre apprenti regagna Paris avec lenteur. Pour attendre la nuit, il descendit sur la berge de la Seine, et s'assit en face de l'endroit où il avait dû mourir avec l'ami dont il venait de se séparer et qu'il ne reverrait peut-être jamais plus.