Gaston, essoufflé, reprit son pas et perdit bientôt de vue son interlocuteur. Dans l'après-midi, l'enfant atteignit Pontchartrain. Là, comme à Versailles, il se contenta d'acheter du pain et se remit courageusement en route. Dans sa hâte d'arriver, il eût voulu marcher sans trêve et ne pas s'arrêter une seconde. La fatigue l'y obligea; il longeait en ce moment des taillis, il y pénétra, s'étendit sur les feuilles sèches et s'endormit.

Le quatrième jour après son départ, vers cinq heures du soir, Gaston, pâle, maigre, exténué, couvert de poussière, les pieds ensanglantés, traversait péniblement l'immense plaine qui sépare de la petite ville de Houdan le village de Laqueue. Deux rangées interminables de pommiers se déroulaient à perte de vue devant les yeux attristés de l'enfant, qui s'appuyait sur un bâton. Il s'arrêtait de temps à autre pour reprendre haleine; son regard avide, après avoir interrogé l'horizon, s'abaissait découragé sur ses pieds meurtris.

Soudain, il se coucha dans un fossé et demeura immobile; des piétons approchaient. L'avant-veille, interpellé par des passants qui le prenaient pour un vagabond, le pauvre petit, peu habile à mentir, s'était entendu menacer des gendarmes. La crainte d'être reconduit à Paris et livré à sa belle-mère l'effraya si fort, qu'à dater de ce moment il décrivit de longues courbes pour éviter les fermes ou les voyageurs. Il cheminait la nuit lorsqu'il se croyait certain de ne pas s'égarer, ce qui pourtant lui arriva et lui fit perdre vingt-quatre heures.

Aussitôt que les paysans l'eurent dépassé, Gaston sortit de son abri. Faute d'expérience, il avait épuisé ses forces dès le second jour, et depuis lors il cheminait clopin-clopant. Au delà de Pontchartrain, il lui semblait à chaque instant qu'il touchait enfin au but de son voyage, et que derrière ce bois, au delà de cette plaine, par delà cette colline allait apparaître le clocher de Houdan. Mais plaines, bois et collines se succédaient, et l'espoir de Gaston était sans cesse déçu. Triste, découragé, à bout d'énergie, l'enfant songeait à se livrer aux habitants de la première ferme qu'il rencontrerait.

Le soleil commençait à décroître; le petit voyageur se reposa un instant, le front appuyé sur ses mains. Il se releva avec peine, pénétra dans un bois, et se mit en quête d'un abri. La veille, le ciel inclément s'était chargé de nuages, une pluie fine, glacée, persistante avait trempé les pauvres habits de l'enfant. Il se dirigea vers une clairière; déjà, dans un endroit pareil, il avait découvert une hutte de bûcheron. Il tomba à genoux: là-bas, devant lui, au-dessus de la cime des arbres, sur le ciel rouge, se dessinait la vieille tour féodale où les hirondelles revenaient chaque printemps retrouver leurs nids.

Comme il battit, le cœur du pauvre Gaston; de quelle joie céleste s'éclaira cette pauvre âme qui ne croyait plus au bonheur! Les bras levés vers les ruines de l'antique manoir, l'enfant riait et sanglotait tout à la fois. Longtemps son regard erra sur l'horizon, cherchant les points familiers à sa mémoire. Ah! désormais, il n'hésiterait plus sur la direction à suivre, il connaissait les sentiers et les obstacles qu'il fallait éviter.

«Houdan!» murmurait-il d'une voix affaiblie.

Et jamais matelot, au retour d'un long voyage semé de luttes, d'aventures et d'ouragans, ne salua le port avec plus de ferveur.

Au loin, sur un chemin de traverse, un homme coiffé d'un chapeau à large bord trottait sur un vieux cheval jaune que Gaston crut reconnaître.

«Mon parrain!» cria-t-il.