Oubliant sa fatigue, il se mit à courir, mais pour trébucher bientôt. Qu'importe! Dût-il se traîner, ramper, il était certain d'arriver, et le soleil qui venait de disparaître ne le trouverait plus sans asile, errant, abandonné.
Gaston ne pouvait détacher son regard de la vieille tour; mais lorsqu'il abaissa les yeux, il tressaillit. Il lui semblait qu'autour de lui la nature s'était transformée. Ces herbes, ces fleurs tardives qui l'entouraient, il savait leur nom, son parrain le lui avait appris autrefois. Un roitelet traversa la route, un grillon chanta, et Gaston avança, le cœur joyeux. Sur les bords du chemin, les crapauds rampaient, ou, se dressant sur leurs pattes, marchaient à la façon des quadrupèdes, avec des allures étranges. L'enfant, pris d'une immense pitié pour tout ce qui respire, se condamnait, malgré sa fatigue, à décrire une courbe pour ne pas effrayer les hideux reptiles. Des pies attardées vinrent magistralement se poser à sa droite, elles étaient quatre. «Bonne rencontre!» aurait dit Catherine… Catherine, Mademoiselle, le docteur, comme il allait les embrasser!
La nuit tomba, profonde d'abord; puis la lune, se dégageant des nuages, éclaira la campagne de sa lumière blanche qui prêtait aux arbres, aux buissons, aux taillis, des formes fantastiques et menaçantes. Mais l'imagination de Gaston était familiarisée avec ce monde de géants, de nains aux longs bras, de fantômes accroupis ou debout. Le premier jour, il avait eu bien peur; à présent il souriait. Ce qu'il eût voulu, c'eût été de pouvoir courir, s'élancer à travers ces obstacles imaginaires on emprunter des ailes à l'oiseau.
Il dépassa Maulette, Maulette où demeurait Françoise, où Petit-Pierre, à cette heure, devait être étendu dans l'étable, sur la paille qui lui servait de lit. Mais le hameau se trouvait sur la gauche, et Gaston ne voulait pas perdre une seconde. La route était déserte; il se traînait plutôt qu'il ne marchait; chaque pas en avant lui causait une souffrance. Il avait déchiré le bas de sa blouse pour en envelopper ses pieds, et les linges grossiers, imbibés de sang, puis desséchés, adhéraient à sa chair mise à nu. A chaque minute il s'arrêtait, prêt à défaillir. Il n'avait pas encore atteint la ville, lorsque la voix grave du clocher sonna minuit.
L'enfant abandonna la route et s'engagea sur un sentier qui le conduisit au bord de la Vesle. La petite rivière, encaissée et bordée de saules, coulait bruyante sur un lit de cailloux. Ce fut avec délices que Gaston plongea ses pieds dans l'eau glacée. Il les enveloppa d'un nouveau pan de sa blouse; puis, soulagé, il se remit en marche. Une demi-heure plus tard, il dépassait enfin la première maison de Houdan.
Gaston, qui comptait arriver plus tôt, était à jeun, et la faim rendait son épuisement plus profond. Il dut s'arrêter encore et fut pris d'une soudaine frayeur. Si sa tante était morte? si elle le repoussait? Ces deux pensées lui tenaillaient le cœur à mesure qu'il pénétrait dans la grande rue que la lune inondait de ses pâles rayons.
L'enfant avançait pas à pas, comme s'il eût craint de troubler le silence de la ville endormie. Parfois un chien aboyait, un cheval hennissait, ou un coq mal éveillé lançait un cri bien vite interrompu. Est-ce un rêve que ces deux années écoulées? Voici le banc vert de la maison du percepteur, les chandelles de bois qui décorent la devanture de la maison du rival de Hoddé, les sacs qui encombrent la porte du messager. Voilà le cabaret et sa belle enseigne, des tambours-majors qui boivent de la bière de mars, tandis qu'une bouteille au double jet emplit deux verres à la fois. Sous le hangar du charron, deux voitures et le cabriolet jaune du fermier de la Fosse-Louvière. Encore quelques pas, et les yeux de Gaston retrouvent des larmes: cette maison qu'il a revue si souvent en rêve, elle est là devant lui. Les volets sont clos, nul bruit, nulle rumeur; le petit chasseur lui-même est immobile, il est tourné vers Gaston, qui sourit à travers ses larmes en le regardant.
Quel calme dans la ville! L'heure sonne… une… deux… deux heures! Gaston n'ose plus respirer; il s'effraye du fracas que ses pieds lui semblent produire en se posant sur le sol. Il s'approche du seuil, regarde le marteau luisant. Il hésite à le toucher, ce marteau; il retentirait comme un tonnerre. Mademoiselle, Catherine, si elles savaient… L'enfant s'assied sur le seuil; il attendra le jour. Tout à coup des pleurs inondent de nouveau son visage; à travers la porte vient d'arriver jusqu'à son oreille le tic-tac de la vieille horloge; ses rouages viennent de craquer comme autrefois et elle répète à son tour, cette amie d'enfance de Gaston, les deux coups frappés tout à l'heure sur le bronze par le marteau du beffroi.
L'enfant s'éloigne, s'engage dans une ruelle, tourne, semble revenir sur ses pas, puis tourne encore. Il longe une haie qu'il cherche à franchir. Il a réussi; il s'avance, traverse un petit bois de noisetiers; le voilà dans un jardin. Gaston suit les nombreuses sinuosités d'une allée dont le sable crépite sous ses pas. Il s'arrête. Dans le fond, la petite maison avec son perron à l'escalier double. A gauche, le puits au couvercle cadenassé; à droite, la tonnelle où le chèvrefeuille et les roses marient leurs fleurs durant l'été; puis là, au milieu de la grande allée, une brouette chargée de pierres!
Le petit fugitif s'est couché sur un banc de mousse, et toute son heureuse enfance défile devant lui. Ses paupières se ferment, sa tête lourde lui fait mal, bien mal. Il s'endort et s'éveille en sursaut; le ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux chantent; on dirait le printemps. Dans la grande allée du jardin, une petite fille aux yeux bleus, aux lèvres roses, aux cheveux noirs, traîne la brouette chargée de pierres et tente de faire claquer un fouet. Gaston se soulève à demi. Oh! sa tête! Qu'a-t-il donc sur le front, qu'il voit à peine? Pourquoi sa gorge est-elle si sèche? pourquoi n'a-t-il pas la force de se lever en apercevant sur le perron, la tête nue, regardant jouer la petite fille, une femme aux cheveux blancs, au regard doux, au sourire triste? Gaston veut s'élancer, ses forces le trahissent, il tombe. Est-ce l'émotion, la joie qui le paralysent ainsi! Il pousse un sanglot. La petite fille l'entend, l'aperçoit et fuit en criant.