«À moi le champ de bataille, murmura Bouchot. Dieu, que ces petits jeunes gens m'agacent! Lorsqu'ils sont bêtes, passe encore,—ils exercent leur métier; mais j'enrage de voir des garçons d'esprit parmi eux. Peignez donc votre époque, quand ceux qui sont chargés de faire l'histoire portent des vestons courts, des cols cassés et des moitiés de canne. Ah ça, la marquise a raison; bien que la politesse m'ait empêché de le lui avouer, je vais m'ennuyer, moi. Pas une tête qui me plaise au-dessus de tous ces faux-cols, et je ne suis pas en train de débiter des madrigaux aux dames; le jeudi n'est pas mon jour. Bah! observons; un salon, ça vaut le Gymnase au point de vue de la comédie; ça vaut même mieux que la cour d'assises, si l'on se donne la peine de tirer les conséquences et de prononcer les jugements.»

Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre, souleva une portière de velours et regarda au dehors. La neige tombait toujours à gros flocons, le ciel était invisible, les becs de gaz, entourés d'une auréole jaunâtre, montraient les branches nues des arbres dont le sommet se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla longtemps ce morne spectacle; peut-être songeait-il à la rue des Arcis, à la petite chambre qui servait d'atelier, à l'établi devant lequel sa rude enfance s'était écoulée, à deux pas de ce monde où il tenait sa place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se retourna vers le salon: là on eût dit une scène des contes orientaux.

Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir les dorures de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et de velours, tandis que les fleurs naturelles, débordant des jardinières, s'épanouissaient comme en plein été. Les rayons amoureux, se croisant à travers l'espace, satinaient les épaules, se reflétaient dans les prunelles ou étincelaient sur les diamants. Une odeur pénétrante, née de cent parfums, montait au cerveau comme un vin capiteux. C'était avec convoitise que l'on regardait les femmes causer, sourire, danser au milieu de cette atmosphère tiède, énervante, embaumée, au milieu de ce luxueux encadrement qui semblait doubler leur grâce. La musique ajoutait son charme à toutes ces séductions. Elle captiva peu à peu Bouchot, qui perdit en quelque sorte la conscience du réel. C'était comme dans un rêve qu'il voyait se balancer avec mollesse ou tourbillonner dans une valse rapide ces hommes en gants blancs, en habits noirs, et ces femmes demi-nues, palpitantes, l'œil voilé, savourant la volupté secrète du tournoiement et du vertige.

La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle autre part que chez elle peut-être on ne voyait réunie cette élite, de jolies femmes qui donnent le ton à l'Europe en fait de grâce, de charme et d'esprit. Tous les genres de beauté se coudoyaient dans l'espace embrassé par le regard de l'artiste, depuis la Russe impérieuse, à la peau plus blanche que les neiges de son pays, jusqu'à la créole aux yeux humides, aux cheveux ondés, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est là leur supériorité, ne représentent pas un type unique. Elles sont à la fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionnée, sait se transformer. Ardentes, rêveuses, rieuses, sentimentales, folles, dédaigneuses, jalouses, passionnées, elles échappent à l'analyse et possèdent à un haut degré toutes les qualités, tous les défauts, osons le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi celles que la danse ou les hasards d'une promenade au bras d'un cavalier ramenaient sous ses yeux, Bouchot remarquait deux jeunes femmes qu'on pouvait croire nées sous les tropiques, lorsque son regard s'arrêta sur la maîtresse de la maison et ne s'en détacha plus.

Hélène Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La Taillade, atteignait à peine sa vingt et unième année. De taille moyenne, admirablement faite, elle avait été célèbre par sa beauté, même avant son mariage. Bien que fille de bourgeois enrichis, mais enrichis à un point qui, de nos jours, vaut mieux qu'un titre de noblesse, Hélène, autant par sa distinction naturelle que par sa merveilleuse beauté, était une vraie patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre en défaut l'axiome vulgaire, semblaient affinés par plusieurs générations vouées à l'oisiveté. Brune, avec la peau d'une blancheur mate, la jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait; son front était bas, un peu étroit, mais lisse et couronné d'une chevelure épaisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessinés, ombrageaient deux longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels une flamme intérieure prêtait par instant une vivacité passionnée. Le nez droit, à l'arête vive, aux narines légèrement relevées, était d'une perfection qui n'avait d'égale que celle de la bouche, dont les lèvres, d'un rouge vif, rendaient plus visible la blancheur nacrée des dents. Avec ses bras ronds, sa taille cambrée, sa poitrine d'albâtre, ses mains de créole, sa démarche moelleuse, Hélène captivait les regards les plus indifférents. Les femmes ne pouvaient guère la voir sans l'envier, et les hommes sans l'admirer; pour ces derniers, elle possédait au suprême degré ce charme rare et irrésistible: un je ne sais quoi de voluptueux sous un air de vierge.

Au moment où les yeux de Bouchot s'arrêtèrent sur elle, la marquise, à demi renversée sur un fauteuil, écoutait parler le comte de Champlâtreux et mordillait le bout d'un éventail d'ivoire. Elle était belle à ravir, ce soir-là, dans sa robe de gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous sa coiffure de perles qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva soudain, prit le bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe en groupe. Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. À cette vue, Bouchot fronça les sourcils, fit volte-face, et regarda de nouveau la neige tomber. Tout à coup il sentit un doigt se poser sur son bras; il se retourna et se trouva en face de la marquise.

«Je vous avais bien dit, monsieur des Étrivières, que vous vous ennuieriez.

—Vous me croyez indigne de vivre, madame; on ne s'ennuie pas là où vous êtes, répondit l'artiste.

—Un compliment?

—Tout au plus une vérité, demandez à M. de Champlâtreux.»