Son droit terminé, Gaston retourna vivre près de sa tante. La mort d'un cousin éloigné, dont il ignorait l'existence, lui donna soudain la fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une quinzaine de mille livres de rente. Cet héritage le dispensa de travailler pour vivre, grosse question qui le préoccupait surtout depuis que Mademoiselle avançait en âge. Le premier soin de Gaston fut d'aider Bouchot, qui luttait vaillamment contre les difficultés de la carrière qu'il avait embrassée. Le second, d'une exécution plus difficile, consistait à décider Catherine à prendre une élève. Il y eut à ce propos de nombreux pourparlers. Ce ne fut qu'à force de câlineries, quand l'autorité de Mademoiselle eut échoué, que Gaston amena la vieille servante à tolérer dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien.
Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire, passèrent de nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le chasseur qui la surmontait eut seul à lutter contre les orages extérieurs. Adoptée en quelque sorte par Mademoiselle,—dont la fortune inespérée de son neveu avait calmé les dernières craintes,—Aimée occupait l'ancienne chambre de Gaston, et semait la gaieté dans cet intérieur un peu sérieux, où son grand-père parlait progrès, Catherine ménage, où Gaston, presque toujours absorbé par l'étude, songeait à faire triompher dans l'avenir les idées de son parrain, à réformer en partie la société. Il était rare qu'on fît allusion au passé, car le souvenir de ce temps néfaste amenait toujours des larmes dans les yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le nom exaspérait la vieille servante, avait disparu de la rue Jean-Pain-Mollet, et depuis lors rien ne prouvait qu'elle existât.
Mademoiselle profita du bien-être apporté dans la maison par l'héritage de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle avait coutume de secourir. Elle s'installait le samedi à la fenêtre du rez-de-chaussée, et vieillards, boiteux, aveugles, manchots venaient recevoir son offrande, toujours accompagnée d'une bonne parole ou d'un sage conseil. Plus que jamais son nom fut béni dans la petite ville qui était son univers, et où elle souhaitait mourir. Levée avant le jour, elle éveillait Aimée qui se mettait à l'étude; puis on vaquait aux soins du ménage. À dix heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil, corrigeait les devoirs de sa jeune élève, dont la raison émerveillait l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de Catherine annonçait l'heure du déjeuner. Gaston, roi de cet intérieur, descendait toujours un peu en retard, ramené le plus souvent par Aimée, qui carillonnait à sa porte, lui arrachait sans façons sa plume ou son livre de la main, le plaçait à table, tout près de Mademoiselle, et lui nouait parfois une serviette sous le menton, comme à un enfant, Dieu sait avec quels joyeux éclats de rire. Cette scène égayait Catherine, qui rappelait l'époque où elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M. Gaston récalcitrant.
«Il n'était donc pas sage, lorsqu'il était petit? demandait Aimée.
—Lui, Seigneur! un vrai Jésus, mademoiselle; mais il n'aimait pas les serviettes sous le menton.
—Était-il plus sage que moi?
—Non; les garçons, c'est toujours plus remuant que les filles.»
Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite Aimée; gaie, vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit jours la mort d'un oiseau; mais vaillante à l'œuvre, ne reculant devant aucune tâche, et capable de se mettre au ménage si Catherine n'eût montré les dents lorsqu'on empiétait sur son domaine. Pour le moment, on ne savait trop ce que la nature ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, à la taille flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner autour de lui.
Chaque soir, à l'heure du dîner, le docteur venait compléter le quatuor. De temps à autre, Gaston accompagnait son vieil ami dans sa tournée quotidienne, et l'aidait à soulager des misères dont il connaissait les côtés douloureux. La vieille jument jaune était morte, et le docteur, que l'âge alourdissait, bien qu'il s'en défendît, cheminait maintenant dans un cabriolet. Parfois, dans l'été, le jeune homme et le vieillard rentraient à pied, herborisant, causant, discutant tantôt sur un point d'histoire, tantôt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une façon différente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou d'une haie, surgissait tout à coup Aimée, dont la voix joyeuse forçait les deux interlocuteurs à se retourner. Un peu plus loin on rencontrait Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu. On ralentissait encore le pas; le soleil se couchait derrière la vieille tour, les corneilles regagnaient leurs nids, tandis qu'Aimée, comme autrefois Gaston, courait en avant, poursuivait les papillons, ou franchissait un fossé pour aller en plein champ glaner des fleurs.
Chaque année, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois à Houdan, et sa bonne humeur égayait la maison pour six semaines. L'artiste tutoyait parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa tante, et qualifiait le docteur du titre de parrain, sous prétexte qu'il les avait connus lorsqu'il était petit, grâce à Gaston. Dieu sait les éclats de rire interminables que ses boutades arrachaient à Aimée, à laquelle il faisait danser le pas de Giselle.