—À quel propos évoques-tu ce passé?

—Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce moment. La neige, de même qu'aujourd'hui, blanchissait la terre et les toits. De même qu'aujourd'hui encore, le brouillard assombrissait votre chambre; peut-être avez-vous oublié ces circonstances.

—Non, dit le vieillard.

—Tout à coup, vous m'avez ordonné d'approcher. «Jure-moi de travailler avec ardeur, d'être honnête homme, et cet argent est à toi.» Je crus à une plaisanterie; mais vous disiez la vérité, selon votre habitude. Vous aviez confiance dans le petit apprenti cordonnier, qui salissait les murs de ses essais informes; vous avez cru à son talent, et l'or produit par la vente de vos chers tableaux, vous l'avez généreusement risqué pour en faire un peintre.

—Ai-je donc si mal calculé? s'écria le comte d'une voix émue; mon vieil ami Charlet m'avait prédit ton avenir. Mais qu'as-tu donc ce matin? Ta voix est faite pour le rire, mon brave enfant.

—Je rirai tout à l'heure, monsieur, soyez tranquille. Pourquoi ce jour terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre le sol et les toits, est-il pareil à celui où vous m'avez arraché de mon établi, où vous avez comblé mon seul vœu, où vous m'avez fait ce que je suis? Sans vous, monsieur, perdu dans la foule, incompris de ceux qui m'entouraient, que serais-je devenu?

—Peintre quand même; c'était ta vocation et je n'ai été qu'un instrument…

—Vous voulez dire une Providence.»

Le vieillard, attendri, regarda à son tour dans le jardin.

«Vous souvenez-vous encore de ma joie? Je refusais de vous croire, ce jour-là, malgré vos assurances. Je pleurai, à la fin, trouvant votre jeu cruel. Depuis lors, c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans, je marche appuyé sur votre main.