«Mène donc le gamin acheter le joujou qu'il désire, dit-elle en se tournant vers Alexis; il faut au moins qu'il se souvienne de toi.»

M. de La Taillade se leva, Gaston joyeux fit un pas vers lui en regardant sa tante, dont le visage devint anxieux.

«Je reste en gage, ma chère sœur, dit ironiquement Blanchote, dont la dent parut s'allonger. Rassurez-vous, allez: Alexis n'est pas un ogre, il ne mangera pas son fils. Ne reviens que dans une heure, ajouta-t-elle en s'adressant à son mari, nous allons causer de choses sérieuses, ta sœur et moi.

Gaston, tout entier à son idée, s'empara de la main de son père et l'entraîna vers l'antichambre. Là, il fut rejoint par Catherine, qui le coiffa d'une petite casquette en drap bleu. La brave servante, ahurie, ne savait si elle devait rester avec sa maîtresse ou accompagner Gaston: des deux côtés, elle pressentait un danger. Un coup de sonnette mit fin à son indécision.—Blanchote réclamait un verre d'eau.

Dès qu'il se vit en possession du canon si ardemment convoité, Gaston voulut le mettre à l'épreuve. Pour cela il fallait gagner la campagne; le père et le fils débouchèrent donc sur la grande route, où chaque soir, vers cinq heures, passait la diligence de Brest à Paris. Là, tout en disposant le canon, on s'aperçut qu'on manquait de poudre. Alexis, plus inventif que n'aurait osé l'espérer Blanchote, proposa d'aller en acheter à Paris. Gaston battit des mains à cette idée. Voyager en diligence, voir Paris, rapporter une grosse provision de poudre, cette triple perspective était faite pour le séduire. Bientôt les minutes lui parurent des siècles, et son regard interrogea, avec autant d'anxiété que celui de M. de La Taillade, le détour de la route où devait apparaître la diligence. Enfin le fouet du conducteur retentit; l'attelage, contenu à grand'peine, s'arrêta au signal des voyageurs, et Gaston n'était pas encore assis sur la banquette de l'impériale où son père venait de le hisser, que les chevaux repartaient au galop.

Alexis triomphant bourra sa pipe, remonta son sac à deux reprises, et tomba dans sa somnolence accoutumée. Gaston, étourdi par le fracas de la massive voiture, voyait avec surprise les pommiers qui bordaient le chemin fuir en arrière. De la hauteur à laquelle il se trouvait, il reconnaissait à peine les champs qui lui étaient le plus familiers. Les fermes, les chaumières, les arbres, tout jusqu'à la grosse roche de Gargantua dont Catherine racontait si bien l'histoire, lui apparaissait comme transformé. En abaissant les yeux, il lui semblait voir les pavés courir et se précipiter sous les pas des chevaux. Un vague sentiment de crainte s'emparait peu à peu de l'esprit de Gaston, et ce n'était plus de joie que son cœur battait. En proie au vertige, il eût voulu descendre, fuir, crier; mais il n'osait ni parler ni bouger. Tout à coup la vieille tour féodale se montra vers la gauche au-dessus d'un bouquet de bois. L'enfant se pencha pour la voir, et des larmes coulèrent sur ses joues. Il vainquit pourtant cette émotion, et leva ses beaux yeux humides sur son père.

«N'est-ce pas, monsieur, que nous reviendrons tout à l'heure? dit-il.

—Oui, certes; tout à l'heure ou demain, répondit M. de La Taillade.
As-tu donc peur avec moi, mon luron?

—Non; mais Catherine et ma tante pleureront si elles ne me voient pas rentrer bientôt; je ne voudrais pas leur causer de chagrin.

—Bah! elles sont prévenues. Joue avec ton canon.»