Puis, secouant la tête, il reprit:
«Décidément, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai attristée. Me pardonnez-vous?»
Sans réfléchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards se croisèrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir; ils venaient, sans échanger une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils s'aimaient.
Aimée, dégageant sa main, retourna près de Mademoiselle, tandis que l'artiste, dont le cœur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser tous ceux qui l'entouraient.
Vers onze heures on se sépara; Bouchot pressa les mains du docteur avec effusion, baisa celles de Mademoiselle à quatre ou cinq reprises, et dut se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aimée, qui n'osait plus le regarder. Bientôt les deux amis, retirés dans la chambre de Gaston, s'assirent face à face. L'artiste se dépouilla de son habit et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'était Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et plaisantait.
«Tu as marché sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il à son ami.
—Et toi sur une bonne, mon cousin.
—Oui, répondit Gaston, arrière les préoccupations, les soucis, la tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil, à la fin; je veux vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es célèbre, l'Europe sait ton nom, tandis que Paris bégaye à peine le mien. J'ai quelque chose là, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'écouter la voix de l'ambition. J'étais garrotté; me voilà libre, pauvre, indépendant; à moi l'avenir.
—Bravo! s'écria l'artiste; M. de Champlâtreux, qui s'y connaît, est un admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence. Remets-toi à l'œuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais elle sonne.
—Dès demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a des choses utiles à dire, et cette fois je forcerai les indifférents à se tourner de mon côté.