—Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans votre cœur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien.

—Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse.

—Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer à moi-même; je suis ému comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aimée, de n'avoir aucun motif de chagrin appréciable, et cependant de vous sentir le cœur si gros que vous portez envie à ceux qui peuvent pleurer?

—Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le lendemain, je ris de mon enfantillage.

—Vous êtes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le contraire, je ris de ne pouvoir pleurer.

—Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous distraire.

—Je vous en prie même.»

Aimée préluda; elle joua l'ouverture de Lucie, puis un morceau de la Norma affectionné par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de ses mains comme pour mieux écouter; mais, en réalité, pour cacher une larme qui, de son cœur, venait de monter à ses yeux. La jeune fille s'en aperçut, ses doigts tremblants laissèrent mourir les notes une à une, elle cessa de jouer.

Bouchot releva la tête; Aimée, visiblement émue, le regardait avec ses grands yeux bleus si brillants et si purs.

«Je pensais à ma mère,» dit l'artiste qui essaya de sourire.