Longtemps il demeura pensif, préparant, étudiant à l'avance le rôle qu'il devait jouer, afin que nul ne pût soupçonner la passion qui le torturait. C'était surtout aux yeux de Bouchot qu'il fallait à tout prix cacher ce secret. L'artiste, qui déjà avait exposé sa vie pour Gaston, était capable de tous les héroïsmes et renoncerait certainement au bonheur plutôt que de causer le désespoir de son ami. Peu à peu, comme il arrive aux caractères élevés, Gaston trouva un apaisement, une sorte de joie amère dans l'abnégation que lui imposait son amitié. Il se sentait à la hauteur des épreuves que lui préparait le sort, et ce fut avec résolution qu'il entreprit de combattre et de vaincre la plus impérieuse des passions humaines: l'amour.
«Ah! pauvre cœur, dit-il, en pressant sa poitrine de ses deux mains, tes battements, si douloureux qu'ils soient, ne m'empêcheront pas d'obéir à ma conscience.»
A l'heure du déjeuner, Gaston, reprenant le ton enjoué qui, la veille, avait si fort égayé ses amis, se plut à embrasser à la fois Aimée et Bouchot. A la brusque révélation de leur passion mutuelle, faite à haute voix, les deux jeunes gens se levèrent interdits, anxieux, lançant à Gaston des regards indignés. Aimée s'enfuit confuse, tandis que l'artiste, pris d'une toux subite, saisissait le bras de son ami pour lui imposer silence. Mademoiselle et M. de Champlâtreux, tout en souriant, avaient peine à ne pas laisser déborder leurs larmes à la pensée du bonheur qui attendait leurs enfants d'adoption. Le soir, ce fut encore Gaston qui, vêtu de noir à son tour et d'un ton cérémonieux, demanda au docteur la main d'Aimée pour Bouchot. Certes, le bon docteur s'attendait à cette demande; pourtant il chancela, ses lèvres tremblèrent, et, moins vaillant que Mademoiselle et M. de Champlâtreux, il se jeta dans les bras de son filleul sans dissimuler son émotion.
«Tu as entendu? dit-il à Aimée accourue près de lui. Réponds toi-même, je te laisse libre.
—Elle a déjà répondu ce matin, s'écria Catherine, qui déroulait un immense mouchoir à carreaux.
—Et qu'a-t-elle dit?
—La même chose que nous, pardine! elle s'est mise à pleurer.»
Durant trois semaines, Gaston, plus actif, plus gai en apparence qu'on ne l'avait jamais vu, s'occupa des démarches nécessaires pour hâter l'union des deux fiancés, se montrant aussi pressé qu'eux. Chaque soir, alors que le tic-tac de la vieille horloge retentissait seul dans la maison, il écoutait les interminables confidences de Bouchot, qui, sans le savoir, tournait et retournait un fer rouge dans le cœur de son ami. Plus d'une fois, défaillant, prêt à se trahir, Gaston sentit un sanglot monter à sa gorge et l'étouffer. La chair, torturée, meurtrie, se révoltait; mais l'âme implacable la forçait à souffrir en silence. Les plus rudes épreuves qu'eût à subir le jeune marquis lui vinrent d'Aimée. Familière, confiante avec celui qu'elle considérait depuis longtemps comme un frère, elle l'embrassait dix fois par jour à l'adresse de Bouchot, ou l'entraînait au fond du jardin pour parler à son aise de celui dont elle allait porter le nom. Gaston, souriant, héroïque, appréciait alors l'adorable candeur de cette enfant qui aurait pu être sa femme. «Je te la destinais», avait dit Mademoiselle. Quoi, sans le soupçonner, sans le deviner, il avait effleuré ce bonheur dont Bouchot plus clairvoyant allait s'emparer! Dans ces moments, Gaston ne pouvait s'empêcher de songer à Hélène, de déplorer sa froideur et sa frivolité.
Mais si l'âme de Gaston se trouva à la hauteur de la tâche qu'il s'était imposée, son corps, plus rebelle, trahit bientôt, par son affaissement, les luttes secrètes qui l'épuisaient. Mademoiselle s'inquiétait de temps à autre de sa pâleur, de son activité fébrile, de l'éclat de son regard à l'expression si calme et si douce d'ordinaire. A plusieurs reprises, elle avait remarqué qu'il s'arrêtait au milieu d'un sourire commencé, qu'aussitôt qu'il se croyait seul son visage devenait soudain grave et morne. Aux questions de sa tante, le jeune homme répondait en l'embrassant ou en se plaignant de migraines imaginaires.
Le grand jour arriva. Gaston, épuisé par une nuit d'insomnie, était prêt avant l'aube. Absorbé, immobile, il comptait les heures où, se retrouvant enfin libre, il pourrait s'enfuir, arracher le masque dont il se couvrait, et, loin de tout regard importun, s'abandonner à son désespoir. Son énergie, son empire sur lui-même avaient pu lui donner la force de dissimuler, mais ses efforts avaient été vains pour arracher de son cœur la cruelle passion qui le consumait. Il fut arraché à sa rêverie par le bruit d'un joyeux carillon qui, du clocher de la vieille église, éparpillait ses notes dans l'air comme une volée d'oiseaux.