«C'est le glas de ma dernière illusion», se dit-il avec tristesse; puis, le sourire aux lèvres, il alla baiser la main d'Aimée et embrasser Bouchot.
Le ciel, clément pour l'artiste, était sans nuages, et le soleil déjà chaud éblouissait les yeux. Une foule de femmes, de vieillards, d'enfants endimanchés, se joignit au cortège pour faire honneur à Mademoiselle et au docteur, aussi aimés, aussi respectés l'un que l'autre. L'église, inondée de rayons, avait sa grande porte de chêne ouverte à deux battants, et le maître-autel, blanc et or, scintillait sous l'éclat lumineux de cinquante cierges. Sur les dalles grises, autour des deux fiancés, se reflétaient les mosaïques multicolores des vitraux; on eût dit des fleurs de feu. Le curé parut, leva les bras vers le ciel, et l'on s'agenouilla.
Durant la cérémonie, le regard de Gaston s'arrêta d'abord sur un grand christ en ivoire dont la tête à l'expression douce, triste, résignée, ceinte de sa triomphale couronne d'épines et penchée sur l'épaule gauche, semblait contempler les assistants. Gaston souffrait, il courba le front devant le divin martyr et pria; l'orgue, s'éveillant tout à coup, fit résonner sa voix puissante, dont les sons, d'abord lents, graves, solennels, l'attendrirent. Il laissa couler ses larmes sans honte et son cœur se dégonfla. Bientôt l'instrument eut des notes plus vives, plus tendres, plus émues, auxquelles vinrent s'unir les voix fraîches des enfants de chœur, et l'esprit de Gaston, comme il arrive dans les moments suprêmes, se retourna vers le passé. Il se revit isolé, perdu, grelottant sur la place Saint-Jacques, en face de Bouchot exécutant le pas de Giselle. En un instant, il passa en revue sa misérable enfance, si cruelle, si éprouvée, mais soutenue, réchauffée, consolée par la bonne humeur, la droiture, le dévouement du cher être qui, agenouillé en ce moment près d'Aimée, était encore pâle du sang qu'il avait répandu pour épargner celui de son ami. L'immensité de sa dette envers l'artiste apparut plus clairement que jamais à Gaston.
«Quoi que je fasse, pensa-t-il en regardant Bouchot, je ne pourrai jamais que l'égaler.»
Il se leva, fier de la victoire qu'il avait remportée sur lui-même, le regard calme et assuré. Ce fut d'un bras ferme qu'il soutint le poêle frangé d'or au-dessus de la tête des fiancés; ce fut d'une voix sincère qu'il mêla sa prière à celle du prêtre appelant les bénédictions du ciel sur les nouveaux époux; et ce fut du fond de l'âme qu'il applaudit aux cloches, dont la voix, un instant contenue, porta soudain vers Dieu le serment que venaient d'échanger Aimée et Bouchot.
L'artiste, convaincu par les conseils de son ami, s'était décidé à partir pour l'Italie, et, le soir même de son mariage, en compagnie d'Aimée, du docteur et de M. de Champlâtreux, il regagna Paris. Vers dix heures du soir, Gaston, revenant du chemin de fer, rentra dans la petite maison redevenue solitaire et silencieuse. Il embrassa Mademoiselle et se retira.
Par une contradiction étrange, il était à la fois tranquille et triste, satisfait et navré. Il lui semblait sentir un autre lui-même se révolter et se désespérer. Il s'agenouilla près de son lit et pleura longuement sans en avoir conscience. Tout à coup il sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se redressa et se trouva en face de sa tante, qui l'enveloppait de son beau regard.
«Du courage, lui dit-elle d'une voix émue; tu as noblement agi et tu dois être content de toi.»
Gaston, surpris, allait répondre.
«J'ai tout deviné, continua Mademoiselle, qui pressa la tête de son neveu contre sa poitrine; ne suis-je pas ta mère, moi? Mais ne parlons que de l'avenir. Que comptes-tu faire?