Un matin, dans une allée du bois de Boulogne, il vit passer la marquise, vêtue de noir, distraite, cachée en quelque sorte au fond d'un coupé. Cette apparition le troubla. Depuis longtemps il ne voyait plus figurer le nom d'Hélène dans le compte rendu des fêtes auxquelles assiste le «tout-Paris» conventionnel dont elle faisait partie, et il songea que, depuis la terrible scène qui les avait séparés, ils semblaient morts l'un pour l'autre.

Deux mois s'écoulèrent encore. Bouchot, dont le séjour en Italie s'était prolongé, grâce peut-être à la secrète influence de Mademoiselle, annonçait enfin son retour, et Madame Hubert, guidée par M. de Champlâtreux, disposait la maison qu'Aimée devait bientôt animer de sa présence. Gaston, que l'artiste désirait garder près de lui, examina l'état de son cœur et frémit à l'idée de se trouver chaque jour, à toute heure, en face de la femme de son ami. Ses travaux, la campagne entreprise contre les utopistes et les abus l'obligeaient à ne pas s'éloigner de Paris. Aussi, lorsqu'il parla d'aller s'établir à Houdan, M. de Champlâtreux dut combattre énergiquement sa résolution. Selon lui, Gaston ne s'appartenait plus; il se devait à son pays, à ses idées, à l'humanité dont il avait embrassé la cause:—son départ serait une désertion.

—Je dois être plus sage que Bouchot, répondit Gaston, il est encore trop tôt pour imposer ma présence au tête-à-tête du jeune ménage.

—J'y ai songé pour ma part, répliqua M. de Champlâtreux; eh bien, nous irons vivre ensemble, pas trop loin d'ici; à moins que, par une résolution digne de vous, ajouta-t-il en appuyant sur les mots, vous ne retourniez vivre près de madame de La Taillade.

Gaston garda le silence; mais les paroles de son vieil ami répondaient trop bien à ses préoccupations secrètes pour ne pas l'obliger enfin à examiner d'une façon sérieuse les chances d'une réconciliation avec celle qui portait son nom.

Une après-midi, marchant au hasard, Gaston atteignit l'hôtel de ville et en parcourut tous les alentours. Son imagination reconstruisit ce quartier sordide, fangeux, malsain, au milieu duquel il avait passé de si rudes années, et qui n'existait plus que dans sa mémoire. Il revit la rue des Arcis, la rue Planche-Mibray, la rue Jean-Pain-Mollet, la boutique du corroyeur; puis la maison et le galetas où il dormait l'hiver, enfoui sous un monceau de haillons. Il passa près de l'emplacement du cabaret de Pauquet, descendit sur le bord de la Seine et reconnut la berge où, en compagnie de Bouchot, il avait songé à se réfugier dans la mort.

«Que de peines en moins, se dit-il, si nous avions accompli notre projet!»

Voulant écarter les idées dans lesquelles ce souvenir venait de le plonger, il regagna le quai et marcha d'un pas rapide pour ne s'arrêter qu'à la hauteur de Passy. Il retrouva l'endroit où, seize années auparavant, il s'était séparé de Bouchot pour se lancer au hasard sur la grande route, l'âme en proie à une de ces douleurs dont l'intensité fait croire qu'on ne pourra jamais se consoler.

Gaston, fatigué, s'assit pour réfléchir. D'un côté, Aimée qu'il craint de revoir; de l'autre, Hélène, froide, indifférente, glacée. Que résoudre? Partir, entreprendre un de ces voyages de découvertes d'où l'on rapporte parfois la gloire, où l'on ne succombe qu'avec honneur, et qui lui donnera le temps d'oublier? Mais sa tante? N'est-ce pas creuser sa tombe que de mettre à exécution un semblable projet? Cette cruelle absence, durant laquelle le moindre vent, le moindre orage la tiendront éveillée, tremblante pour celui auquel elle a consacré sa vie, n'abrègera-t-elle pas ses jours déjà comptés!… Ah! l'indécision, le doute! Qu'ils sont heureux ceux que l'herbe recouvre et qui dorment insensibles dans la paix de l'Éternité.

Une seule issue pour échapper au remords, à la douleur, à la fatalité, pour revoir Aimée sans danger, retourner près d'Hélène! Elle n'était coupable que de coquetterie, et peut-être est-il temps encore de l'arrêter sur la pente où son imprévoyance l'entraîne, dont sa frivolité lui cache l'abîme final. Ne serait-il pas grand, noble, digne de Gaston, de retourner vers celle qui porte son nom, qui l'a méconnu, d'offrir la réconciliation et l'oubli, de se montrer calme, doux, patient, d'étudier avec soin ce caractère incompréhensible, de recommencer avec abnégation, sans jalousie, avec l'autorité d'un nom déjà célèbre, et d'une expérience chèrement acquise, l'œuvre déjà vainement tentée?