Et il retomba dans la torpeur douloureuse qui le paralysait de plus en plus. C'était par un mouvement machinal qu'il mettait un pied devant l'autre; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était anéanti. Dans le lointain, sur le ciel gris où les nuages couraient violemment chassés, se dressait un géant dont les bras tronqués se levaient comme pour implorer: c'était Notre-Dame de Paris, la vieille basilique de Maurice de Sully et de Jean de Chelle.
Tout à coup, Gaston se sentit dans un lieu chaud et rempli de clartés. Des femmes affairées, chargées d'assiettes, couraient autour de longues tables où se pressaient des convives aux voix retentissantes et impérieuses. Des lumières suspendues vacillaient; des personnages, peints sur les murailles, semblaient tournoyer dans une ronde dont un chanteur aviné marquait la mesure. Au milieu de cette confusion, l'enfant crut apercevoir un bonnet pareil à ceux que portait Catherine; il voulut se lever, appeler,—vains efforts: vaincu par la fatigue, il posa la tête sur la table devant laquelle on venait de l'asseoir, et il s'endormit.
V
GASTON DÉCOUVRE PARIS.
A son grand ébahissement, Gaston se réveilla le lendemain dans une chambre obscure, couché sur un matelas posé sur le plancher. Il se redressa tout engourdi, frotta ses yeux avec énergie, et ne réussit qu'à mieux voir quatre murailles, tapissées d'un papier jaunâtre, où de grandes fleurs brunes se détachaient comme des caractères inconnus. Il se leva, et put à peine se soutenir, tant ses pieds gonflés étaient endoloris. Ce fut en boitant qu'il se dirigea vers la fenêtre aux vitres grasses, ternes, poussiéreuses, que la lumière semblait traverser à regret. Il trébucha contre un objet qui se trouva sur son passage, reconnut le canon, cause de ses malheurs, et pleura en silence.
Tout à coup la peur le prit dans cette pièce aux encoignures sombres, où son regard noyé de larmes entrevoyait une cruche de grès, divers ustensiles de cuisine et un monceau d'objets indescriptibles. Il songea aux cachots dans lesquels, selon les récits de Catherine, les gendarmes renfermaient les coupables, et il se crut en prison. Le pauvre petit se rapprocha d'une porte qui lui faisait face, l'ouvrit tout tremblant, et pénétra dans une chambre un peu moins obscure que celle qu'il venait d'abandonner. Il retenait son haleine, inquiet de n'entendre aucun bruit. Il se précipita vers une fenêtre ouverte, aperçut un coin du ciel et respira longuement. Ce ciel qui, à Houdan, versait la lumière à pleine croisée dans la petite maison de Mademoiselle, c'était comme un ami qu'il retrouvait.
Après une contemplation qui soulagea son cœur oppressé, Gaston regarda au-dessous de lui. Il distingua une sorte de puits carré sur lequel s'ouvraient cinq ou six croisées semblables à celle près de laquelle il se tenait. Des tuyaux noirs rampaient le long des murs lézardés, humides, que des araignées décoraient de toiles immenses. Çà et là, un rideau crasseux, du linge étendu, ou un pot de fleurs où s'étiolait un rosier. Un châssis glissa dans ses rainures inégales avec un son aigre, et Gaston découvrit, assis devant une table basse encombrée d'outils, un homme à la chevelure inculte, les manches de chemise retroussées jusqu'aux coudes, puis un garçon d'une douzaine d'années. L'homme prit un marteau et se mit à frapper à coups pressés sur une sorte d'enclume. Il s'arrêta pour examiner l'objet que façonnait son élève,—un gros soulier qu'il lui arracha des mains. L'homme parla d'une voix rude; il grondait. L'apprenti, debout, écoutait et répondait avec crainte. Tout à coup son maître le saisit par les cheveux, le secoua rudement, puis, après l'avoir lâché, lui lança le soulier au visage. L'enfant poussa des cris affreux, tandis que Gaston, pâle, effaré, se rejetait en arrière et s'appuyait contre un grand lit, seul reste des splendeurs écroulées de Blanchote.
«Encore un morceau de cuir perdu! criait le cordonnier.
—Assez, disait l'enfant; assez, ce n'est pas ma faute!
—Ni la mienne non plus, propre à rien!»