—Oui, certes, mon ami; viens avec moi.»

Elle le prit par la main, et, en quelques mots, le pauvre enfant raconta son histoire; soudain sa conductrice le fit pénétrer dans une allée obscure.

«Attends-moi là, lui dit-elle; je vais prévenir ton papa; car il pourrait te gronder d'avoir été si longtemps absent. Donne-moi ta blouse afin qu'il sache bien que c'est toi qui m'envoie.»

Gaston, qui n'y comprenait rien, se laissa dépouiller sans mot dire, et plus d'une heure s'écoula sans qu'il osât bouger. Il s'enfuit, épouvanté par la grosse voix d'un homme qui le traita de vagabond et le menaçait de lui tirer les oreilles. Le pauvre petit se remit en marche. Il faisait sombre, une pluie fine commençait à tomber, et la faim le torturait. Ses jambes fléchissaient, il sentait les pavés se dérober sous ses pieds meurtris. Les lumières, qui s'allumaient de toutes parts, lui semblaient doubles et lui brûlaient les yeux. Il déboucha près de la tour Saint-Jacques-la-Boucherie, dans les environs de laquelle s'étalait alors un marché de vieux effets, repaire de juifs, aujourd'hui remplacé par des arbres et des fleurs.

Une charrette au brancard vide offrait un abri au petit égaré. Que de désespoir dans ce pauvre être naïf, si heureux jusqu'alors, et qui ne connaissait du monde que la riante demeure de Houdan, où il régnait en maître adoré! Il ne pouvait résoudre aucun des problèmes qui se pressait dans sa tête. Pourquoi l'avoir emmené de chez sa tante? pourquoi l'avoir forcé à marcher jusqu'à ce que ses pieds fussent ensanglantés? pourquoi Mme de La Taillade avait-elle voulu le frapper? pourquoi lui avait-on pris sa blouse? Et Catherine, et Mademoiselle, et le docteur, pourquoi n'accouraient-ils pas à son secours? pourquoi ne venaient-ils pas le chercher? A ces questions, Gaston ne trouvait qu'une réponse effrayante, c'est qu'il était la victime d'une fée qui le persécutait, tout comme s'il eût été un prince.

Une sorte de somnolence s'emparait de lui; il grelottait sous l'humidité glacée, et il se rapprocha du brasier d'un rétameur ambulant qui, établi au pied de la tour, fondait des cuillers en étain. Tout à coup Gaston poussa un cri; un gamin, l'apprenti cordonnier, dansait autour de lui comme un gnome.

«Oh! monsieur, dit-il, je suis perdu; vous allez me dire où est la maison.

—Monsieur! répéta le gamin, qui fit le salut militaire; merci, plus que ça de genre! Eh bien, nous sommes gentil, mon bijou; nous avons donc fait l'école buissonnière pour notre début? C'est maman La Taillade qui est contente! depuis ce matin sa dent a poussé d'au moins deux lignes, et nous allons recevoir une toutouille numéro un.

—Emmenez-moi,» dit Gaston, les mains jointes.

L'apprenti, frappé du ton navré de celui dont il se moquait, devint sérieux. Il écouta le récit de Gaston.