«Dame, mon vieux, lui dit-il de son ton naturel, ça sera dur à faire avaler à tes parents, cette histoire-là. Moi, j'aime assez la gueuse qui t'a volé ta blouse; la bonne farce! C'est moi qui l'aurais collée! Mais je n'ai pas de chance; il ne m'en arrive jamais de ces machines-là. Allons, viens; je plaiderai pour toi; ça sera inutile, car la cause des petits, vois-tu, c'est perdu d'avance. Graisse-toi les reins; il y aura de la grêle, aussi vrai que mon père s'appelle Bouchot.»
L'apprenti, suivi de Gaston, traversa les ruelles étroites du marché; au moment de franchir la dernière porte, il rapprocha de sa bouche ses mains disposées en cornet.
«Ohé! ohé les ioutres! cria-t-il de toute la force de ses poumons.»
Puis il entraîna son compagnon, qui ne comprit rien à cette moquerie adressée aux marchands juifs. Les deux enfants débouchaient à peine dans la rue des Arcis, que Gaston se sentit rudement saisir par le bras; il leva les yeux et reconnut Blanchote.
Il allait parler, sa nouvelle connaissance ne lui en laissa pas le loisir et se chargea du récit de son odyssée.
«C'est moi qui l'ai retrouvé, votre môme, m'ame La Taillade, dit Bouchot en terminant; s'il y a une récompense honnête, vous diminuerez le nombre des taloches.»
La mégère ne répondit pas. Les lèvres serrées, l'œil en feu, elle portait presque Gaston prêt à défaillir. Elle gravit à la hâte les quatre étages, referma la porte, s'empara d'une lanière de cuir et frappa le malheureux enfant, auquel la douleur arracha des cris et fit retrouver des larmes. Les voisins, qui croyaient à une escapade, applaudissaient à la correction du mauvais garnement, et Bouchot reçut une semonce de son père sur la nécessité de former la jeunesse. Enfin, lasse de frapper, Blanchote éteignit la lumière et sortit. A demi ivre, elle se trouvait heureuse de sa méchante action, qu'elle se plut à considérer comme un à-compte sur les avances qu'elle devait à Catherine.
Gaston l'écouta s'éloigner en frémissant. Il venait d'être frappé pour la première fois, sans être coupable, sans avoir commis de faute, alors qu'il méritait au contraire la pitié. L'idée de l'injustice pénétra dans ce jeune esprit bon, loyal, sincère, qui ne croyait qu'au bien et qui venait d'apprendre que la lâcheté, la méchanceté, l'abus de la force, tous les monstres que voulait combattre son parrain existaient en réalité. Oh! le bon docteur, que n'était-il pas là pour calmer l'enfant qu'il chérissait, apaiser sa colère, le retenir sur la pente où l'indignation pouvait l'entraîner, maintenant qu'il savait que le mal peut avoir des jours de triomphe! Que n'accourait-il, avant que cette jeune intelligence, qui le ravissait par sa pureté, se faussât au contact des vices engendrés par l'ignorance et la misère, ces plaies que toute société porte au flanc et que notre égoïsme seul nous empêche de guérir. Mais à cette même heure, triste, anxieux, comptant les secondes, le docteur veillait près de sa vieille amie, se demandant si la maladie terrible contre laquelle luttait sa science, n'emporterait pas la raison de cette créature d'élite, dont les douleurs imméritées lui démontraient l'existence d'un monde meilleur.
Gaston se releva avec peine et tenta d'ouvrir la porte. A la douleur se joignait l'épouvante; il avait peur dans cette solitude, dans cette obscurité. Il croyait entendre mille bruits dont ses nerfs surexcités doublaient l'intensité; il croyait sentir autour de lui des mains menaçantes armées de fouets aux lanières ensanglantées. Un bourdonnement confus l'assourdissait; il roula sur le sol:—il venait de s'évanouir.
Où va l'âme des enfants dans ces moments de défaillance où le corps, vile matière, gît sans force, sans couleur, privé en apparence de l'étincelle divine qui le force à obéir? Quel ange protège cette lueur immortelle pour la défendre contre le souffle de la nuit éternelle? Gaston ne souffrait plus, il avait oublié. Sous la tonnelle où le chèvre-feuille mariait ses guirlandes à celles des clématites, Mademoiselle brodait, le docteur lisait à haute voix un livre qu'il déclarait sublime; Catherine, de la fenêtre de sa cuisine, jetait de temps à autre un coup d'œil sur le jardin. Gaston, par un singulier phénomène, se voyait marcher, aller, venir; sa charrette—cadeau de son parrain—s'emplissait de cailloux, et les murs du beau château qu'il avait ébauché s'élevaient à vue d'œil. Ce château, commencé sous une touffe d'herbe, se dressait maintenant jusqu'au ciel, et l'architecte en parcourait les appartements, mille fois plus beaux qu'il ne les avait rêvés. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer partout les rayons du soleil, les chansons des oiseaux, le parfum des fleurs. Les papillons voltigeaient sans crainte autour de ce palais étrange qui possédait deux tours semblables à celles de Notre-Dame et un dôme pareil à celui de l'Institut. Au milieu de la pelouse, coulait un fleuve aux flots dorés traversé par un pont suspendu. Des buissons, couverts de roses, de lilas, de jasmins, cachaient des rossignols et des phénix. Ces oiseaux, que Catherine déclarait des mensonges, venaient se poser sur toutes les branches. Mademoiselle, ravie, embrassait Gaston, auteur de ces merveilles, qu'il avait prédites longtemps à l'avance sans qu'on voulût le croire. Le docteur nettoyait le verre de ses lunettes et déclarait le progrès accompli. Quant à Catherine, elle pleurait à chaudes larmes, ainsi qu'elle avait coutume de faire chaque fois que Gaston prouvait, d'une façon quelconque, qu'il l'aimait bien. Mais soudain le radieux soleil qui illuminait cette scène pâlit, les pétales perdirent leur couleur, les oiseaux s'enfuirent, le beau château s'écroula avec un horrible fracas. Gaston fit un mouvement, sortit de sa léthargie et prêta l'oreille. Dans le corridor résonnait le pas lourd, mesuré de son père. Il le vit entrer avec lenteur, roide, sérieux, suivi par Blanchote, dont une lumière vacillante éclairait la face disgracieuse.