LA DANSE DE GISELLE.

Lorsque Gaston se réveilla, la mansarde, de même que la veille, était déjà abandonnée. Tant bien que mal, il procéda à sa toilette. De minute en minute il entendait résonner un cri étrange, modulé, un brrrou… out! qui l'intriguait et qu'il ignorait être un appel. Il se rapprocha enfin de la fenêtre et découvrit Bouchot, qui, debout devant l'établi, travaillait avec ardeur à tailler, coller, ajuster des papiers de différentes couleurs ornés de grandes lettres noires. Tout à coup l'apprenti lança ce brrrou… out! qui surprenait Gaston, leva les yeux et aperçut son protégé de la veille. Il abandonna aussitôt son occupation, recula de quelques pas, entama cette danse fantastique qui lui servait d'entrée en matière, et la termina en exécutant la roue avec une agilité de clown.

«Tu es donc sourd?» cria-t-il ensuite.

Puis, craignant sans doute qu'une conversation à haute voix n'attirât l'attention des voisins, il fit mine de se frapper et de se frotter le bas des reins avec un geste d'interrogation. Cette allusion ramena des larmes dans les yeux de Gaston, si cruellement battu la veille, et qui ne répondit qu'en baissant la tête avec tristesse. Sur ce, Bouchot, les jambes écartées, les bras étendus, les poings tantôt ouverts, tantôt fermés, lança dans le vide une série de soufflets et de coups de pied qui, s'ils fussent arrivés à leur adresse, auraient évidemment atteint Blanchote.

Satisfait de cette vengeance imaginaire, l'apprenti se rapprocha de l'établi et livra à l'admiration de son spectateur un immense cerf-volant fabriqué à l'aide d'affiches récoltées sur les murs. Désignant Gaston du doigt, puis se frappant la poitrine à plusieurs reprises, Bouchot essaya d'expliquer à sa nouvelle connaissance qu'il comptait sur elle pour l'enlèvement du chef-d'œuvre. Peu au courant de la mimique parisienne, Gaston interprétait souvent à rebours les signes télégraphiques de son interlocuteur, qui, la tête penchée sur l'épaule, les yeux baissés, les bras ballants, dansait alors avec toutes les apparences du découragement le plus profond. Le cerf-volant terminé, l'apprenti l'étendit sur le sol, l'admira, le redressa, le franchit à pieds joints au risque de le crever, puis le fourra précipitamment sous une armoire et fit signe à Gaston de se retirer. Deux minutes plus tard, la voix du cordonnier résonnait grondeuse et menaçante.

Cette scène avait distrait Gaston. Lorsqu'il se sentit de nouveau seul, il redevint triste et ses pensées le reconduisirent à Houdan. Il songea qu'à cette heure, sans l'odieux canon rapporté de Paris par l'épicier, il serait assis dans la salle à manger, près de Mademoiselle, attentive à lui passer ces tartines grillées et beurrées si excellentes à tremper dans du lait chaud. Catherine, avec sa jupe aux raies noires et blanches, son corsage de cotonnade bleue, son fichu rouge, ses ciseaux cliquetant à son côté, s'apprêterait à le conduire à l'école. Le lait bu, le sucre resté au fond de la tasse mangé, Mademoiselle l'embrasserait en lui recommandant d'être sage; puis il se mettrait en route.

La femme du notaire, celle du receveur, la dame qui distribuait les lettres à la poste, l'arrêteraient au passage pour lui demander des nouvelles de sa tante. Une d'elles au moins lui donnerait une pomme ou un bonbon qu'il partagerait avec Denis, le mieux aimé de ses camarades de classe. On approchait de l'école, les bancs polis, les mappemondes, la grosse bouteille à l'encre allaient apparaître… Gaston était si bien perdu dans cette rêverie, qu'il n'entendit pas ouvrir la porte, et tressaillit en voyant entrer son père et Blanchote.

«Eh bien, mon luron, s'écria Alexis, tu ne me dis pas bonjour?

—Bonjour, monsieur.

—Que t'est-il donc arrivé hier?»