«Un peu large, murmura-t-il entre deux bouffées.
—Tu raisonnes en militaire, chéri; les enfants grandissent vite, ils ont besoin de mouvement, il leur faut de la place.»
Gaston se regardait d'un air piteux; il comprenait mieux que son père combien cette redingote, bonne pour un garçon de quatorze ans, le rendait ridicule. Cependant il n'osa pas contredire sa belle-mère, qui, après avoir retroussé les manches doublées de soie pour lui dégager les mains, s'extasia sur sa bonne mine. Elle lui retira ses brodequins lacés et les remplaça par des chaussons de lisière dont elle possédait une nombreuse collection. Mécontent de la redingote, Gaston fut satisfait de sa nouvelle chaussure, qui lui permit de marcher sans boiter.
Au bruit d'un doigt qui frappait discrètement à la porte, Mme de la
Taillade et Gaston firent un pas, mus par la même pensée: Houdan. La
première attendait une lettre; le second, sa tante ou Catherine. Ce fut
Alexis qui cria machinalement:
«Entrez!»
La clef tourna dans la serrure, et Bouchot montra le bout de son nez.
«Ce n'est que moi, dit-il, peut-on entrer tout de même?
—Oui, et ferme ta porte.
—Salut, excuse, la compagnie, ça y est.»
Henri Bouchot, apprenti cordonnier, élève de son père, ainsi qu'il le déclarait lui-même, allait atteindre sa onzième année. Petit pour son âge, mais remuant comme un singe, il y avait plus de vigueur et de santé qu'on ne le supposait à première vue dans ce corps chétif en apparence. Qu'on se représente sur un visage ovale, sous un front large, intelligent, bombé, couronné de cheveux blonds en broussaille, deux yeux gris pétillant de malice, un nez retroussé, une bouche aux lèvres fines et narquoises, et l'on aura le portrait de Bouchot. En toute saison, avec une complète insouciance, il marchait vêtu d'une blouse grise percée aux coudes, d'un pantalon endommagé aux genoux et d'un tablier vert à bavette qui lui descendait à mi-jambe. Sa coiffure se composait d'une calotte rouge qui se promenait sans prétention de l'une à l'autre de ses oreilles ou reposait au fond de sa poche. Depuis un an et demi que sa mère était morte, Bouchot avait cessé de fréquenter l'école mutuelle et travaillait avec son père, excellent ouvrier qui, sous le prétexte de combattre le chagrin que lui causait le souvenir de sa femme, s'enivrait assez régulièrement et battait son fils un peu à tort et à travers. L'enfant supportait ces orages avec constance, les provoquait souvent par le temps qu'il employait à faire une course, le peu de soin avec lequel il garnissait un revers, l'irrégularité des rangées de clous dont il émaillait une semelle, et trouvait en somme qu'il n'était pas trop mauvais de vivre, surtout les jours où son père ne se consolait pas trop.