—Que veux-tu? Mes moyens ne me permettent pas d'empeser mon col. D'ailleurs, nous ne sommes pas des notaires. A propos, tu en as connu des notaires? Ils sont donc bien sérieux, qu'on les cite toujours comme modèle du genre?… Dieu! la bonne vieille avec son chapeau-cabriolet, son écharpe et ses manches à gigot; elle a même des souliers à cothurnes. Quelle touche! hein? On a dû la garder dans une botte, cette brave dame-là. C'est qu'elle a l'air de se croire à la mode, par-dessus le marché… Veillons au salut de l'empire!… C'est la chanson du vieux qui demeure dans ta maison et qui parle toujours d'Austerlitz. J'ai vu chez lui un portrait de sa femme habillée dans ce ton-là. C'est peut-être elle qui est descendue de son cadre, veux-tu que je le lui demande? N'aie pas peur, je dis ça pour rire… Regarde donc ce gros chat qui vient d'entrer en face, chez le marchand de brosses! si Roméo n'était pas mort, on jurerait que c'est lui; faut que je le dise à la mère Bardou, elle maudira ta belle-mère une fois de plus… Enfants, c'est moi qui suis… C'est bon, je me tais; on peut bien oublier… Tiens, un Polonais qui joue de la clarinette! Il n'a donc pas peur de devenir aveugle? Bon! un fort de la halle! quels hommes! On dit qu'ils passent leurs examens en soulevant un sac de farine à bras tendu. C'est moi qui voudrais bien en faire autant, je m'amuserais à porter un cheval… Bravo, il est complet, comme l'Hirondelle, le particulier qui vient de passer à côté de moi. Quels zigzags! Boum! Il a manqué de piquer une tête dans le panier de la marchande d'échaudés. Ils se disputent; allons voir…
—Non, dit Gaston qui désigna l'étalage d'un bouquiniste, regardons les livres.
—C'est un plaisir que nous n'aurons pas longtemps; ce petit vieux-là, je le connais, il est toujours de mauvaise humeur. Je parie qu'avant cinq minutes il sortira de sa niche pour nous prier de filer.
—C'est égal, répondit Gaston, nous aurons vu un peu.
—Je dessinerai sa binette pour la coller sur sa devanture, à ce papetier. Avec ses grosses dents, ses yeux ronds, sou nez court, j'en ferai un dogue qui montrera les crocs devant une boite de livres sur lesquels il lèvera la patte,—pas celle de devant, bien entendu.»
Bouchot ne s'était pas trompé; à peine Gaston eut-il feuilleté deux ou trois volumes, que le bouquiniste accourut furieux. L'enfant rougit, remit dans le casier le livre qu'il tenait à la main et poussa un gros soupir.
«Liberté, ordre public! ouah! ouah! répondit Bouchot aux injures du marchand de livres; nous sommes membres de l'Institut, monsieur et moi… Galopins? Galopin, vous-même, monseigneur.»
Mais, entraîné par Gaston, l'apprenti baissa la voix et fut bientôt distrait par d'autres incidents. Vers cinq heures, il remontait la rue des Arcis et se séparait de son camarade après l'avoir embrassé.
L'amitié des deux enfants, nés sous de si singuliers auspices, était profonde et sincère. Ils souffraient en quelque sorte du même mal dans le milieu où la destinée les obligeait à vivre et qui répugnait à leurs instincts. Bien qu'ils fussent trop jeunes encore pour analyser leurs sentiments, la passion du noble, du beau, du grand les rapprochait pour le moins autant que leur commune misère; aussi passaient-ils ensemble tous les instants dont ils pouvaient disposer. Chaque dimanche, ils se faufilaient dans les musées ou visitaient les églises afin d'entendre les orgues dont la grave harmonie ravissait Gaston. Au commencement de leur liaison, Bouchot, par ses allures, semblait devoir dominer son camarade et le façonner à son image. Mais le jeune La Taillade, grâce à son éducation première et à sa distinction native, réagit au contraire sur son ami. Il lui apprit à modérer les écarts de son esprit gouailleur, à ne plus attirer bruyamment l'attention par ses faits et gestes, à ne plus chanter à haute voix dans les rues. Certes, ce ne fut pas de prime abord que ce résultat fut atteint. De temps à autre, en dépit de ses bonnes résolutions, Bouchot se donnait la joie d'entourer la Marseillaise ou de danser en public le pas de Giselle; mais chaque jour ces démonstrations devenaient de plus en plus rares, et Bouchot le hardi obéissait à Gaston le doux; la fermeté tranquille avait raison de l'audace emportée.
La situation de M. et Mme de La Taillade, loin de s'améliorer, semblait aller de mal en pire. On côtoyait toujours la misère absolue et, plus d'une fois, on se coucha sans souper. Gaston s'accoutumait peu à peu à cette existence qui lui avait d'abord paru si étrange, et il apprit à connaître le prix de l'argent. Il se croyait abandonné par sa tante et considérait comme un rêve tout espoir de retourner à Houdan. Cependant il l'avait toujours présente à l'esprit, la petite maison où sa vie s'écoulait si heureuse. Il comprenait maintenant pourquoi la pauvreté avait arraché des pleurs à Mademoiselle. Il songeait avec tristesse que là-bas aussi le pain manquait peut-être. Que n'eût-il donné pour revoir le bon docteur, pour embrasser Mademoiselle et Catherine! Près d'eux, la misère lui eût été moins dure. C'est eux qu'il eût voulu servir et non cette femme qui le maltraitait si cruellement. Mais, comme Bouchot, il devait demeurer chez son père, souffrir, se résigner, oublier, en attendant que le progrès, auquel travaillait sans doute son parrain, permît aux enfants de rester près de leurs tantes et d'y vivre heureux sans effort.