Ruinée par l'abus des liqueurs fortes, la constitution d'Alexis commençait à s'ébranler, et la décrépitude s'annonçait avant l'heure. Le dos se courbait, les mouvements devenaient gauches; un tremblement de sinistre augure secouait ce corps qui n'éprouvait plus qu'un seul besoin,—besoin incessant, impérieux, inextinguible: boire. Depuis un an, l'exiguïté de ses ressources obligeait le soudard à se gorger d'alcools frelatés. Ainsi que par le passé, son ivresse était calme, silencieuse, inerte, et l'âme, sur ce visage à l'œil morne, ne rayonnait qu'à la vue de Gaston. Oh! l'enfant, Alexis l'aimait autant qu'il pouvait aimer. Il ne parlait plus de s'en séparer, de le reconduire à Houdan, et cependant il voulait le voir heureux. Il croyait ce but atteint lorsqu'il réussissait à détourner la colère de Blanchote, toujours prête à frapper. Le rêve de celle-ci, c'était d'enlever à l'enfant cette protection pourtant si dérisoire, et d'amener l'ivrogne à châtier lui-même son fils.

De son côté, la mégère, désespérant de reconquérir l'indépendance relative qu'elle avait due au Cœur-Enflammé, s'abandonnait peu à peu à la boisson, vice dont elle s'était préservée jusque-là. Les deux époux, après s'être grisés de compagnie, oubliaient souvent de rentrer; alors Gaston grignotait tristement les restes qu'il découvrait dans le galetas, ou partageait le maigre repas d'un voisin. L'enfant avait demandé plus d'une fois qu'on l'envoyât à l'école; mais Blanchote comptait sur l'oisiveté pour le façonner au vol. Elle le surveillait avec une ardeur fiévreuse, prête à l'encourager à sa première faute, et c'était avec intention qu'elle l'abandonnait à lui-même sans ressource et sans pain.

«Il faudra bien qu'il y arrive», disait-elle.

Elle laissa même plusieurs fois de l'argent à la portée de celui qu'elle affamait; elle espérait que, pressé par un long jeûne, Gaston succomberait à la tentation. Vains calculs: la probité de l'enfant n'eut pas même à lutter. Lorsque la faim le pressait, il s'adressait à Bouchot qui, récoltant de légers profits dans ses courses, ouvrit un compte à son ami chez un boulanger.

On ne vit pas impunément dans la misère: elle use le corps, énerve l'âme, la déprave ou l'abrutit. Les vertus, dont la pratique est si facile pour les riches, deviennent pour les pauvres une cause de luttes héroïques, de véritables drames. Combien de gens fortunés se vantant de leur probité—on se vante de cela dans le monde—n'auraient été que de plats coquins s'ils se fussent trouvés placés au bas de l'échelle! Le beau mérite de ne pas voler cent sous lorsqu'on possède cent mille livres de rente! Certes, après dix-huit mois de séjour dans la rue Jean-Pain-Mollet, Gaston n'était plus l'enfant aux gestes gracieux, aux manières distinguées qui ravissaient les commères de Houdan. Peu à peu, le milieu dans lequel il vivait agissait sur lui, et il employait des tournures de phrase qui eussent bien surpris Catherine. Cependant il conservait assez de supériorité pour être remarqué parmi ceux qui l'entouraient, et dans la maison, chez les fournisseurs, dans le quartier, on le désignait assez communément sous le nom de «petit monsieur.» La race qui manquait si complètement chez le père, tant au physique qu'au moral, se retrouvait chez le fils, dont le petit pied surprenait toujours Bouchot, et dont le caractère devait se ressentir à jamais des idées de devoir, de justice et de progrès semées à profusion par le docteur Fontaine.

Si l'apprenti avait beaucoup emprunté à son ami, il possédait une organisation trop complète, une force intérieure trop réelle pour ne pas lui avoir inculqué à son tour, bonnes ou mauvaises, quelques-unes de ses façons d'être. A ce contact, Gaston avait perdu sa timidité féminine. Il ne cherchait jamais dispute à personne; mais, à l'occasion, on trouvait en lui à qui parler. Dans le quartier, les deux amis avaient trop souvent fait leurs preuves pour qu'on se permît de les molester; ce n'était donc que de loin en loin, lorsqu'ils sortaient de leur territoire, que les crocs-en-jambe perfectionnés par Bouchot trouvaient une triomphante application.

La passion de Bouchot pour les arts, pour la peinture en particulier, était une véritable vocation, et son premier soin fut de tenter de la communiquer à son ami. A défaut d'un émule sachant manier le crayon ou le charbon, il trouva dans Gaston une intelligence capable de s'émerveiller, de s'enthousiasmer, de s'attendrir; pour la première fois, le jeune artiste eut cette joie immense de se sentir compris et encouragé. Bien qu'à des titres différents, c'était avec une égale satisfaction que les deux enfants parcouraient les galeries du Louvre, admirant un peu au hasard, mais ne se méprenant pas aux beautés des chefs-d'œuvre devant lesquels ils passaient. Le soir, tandis que son père se consolait au cabaret, l'apprenti accourait chez Gaston. Là, durant des heures entières, avec une patience infatigable, il copiait et recopiait les dessins dont le hasard ou ses économies l'avait rendu possesseur. L'étude réussie, Bouchot corrigeait les essais de son ami, puis entamait le grand pas de Giselle. Vers dix heures, il regagnait son logis, disposé à plaire au père Bouchot en soignant le lendemain une couture ou un raccommodage. Gaston, demeuré seul, cachait les crayons dont la vue irritait Mme de La Taillade, s'asseyait près de la fenêtre et fermait les yeux pour mieux rêver. D'un seul coup, il revoyait la grande plaine qu'il fallait traverser pour se rendre à Maulette, les buissons d'épine-vinette qui bordaient le chemin creux, le revers du fossé où bourdonnaient des frelons et dont Catherine ne voulait pas qu'il s'approchât. Au loin apparaissaient les peupliers groupés autour de la mare, puis le champ de blé, le long duquel il glanait des coquelicots et des bluets. Quel bon soleil, là-bas, quelles senteurs vivifiantes, quel calme, quelle sérénité! Mais le pas de Blanchote résonnait; adieu les rayons et les fleurs, l'ombre venait.

Accoutumé aux injustes colères de Mme de La Taillade, Gaston feignait de rester indifférent aux coups qu'elle lui prodiguait. Lui, si douillet en apparence, il dédaignait de suivre les conseils de Bouchot, de crier pour désarmer la mégère. Sa vengeance consistait à recevoir stoïquement les injures, les accusations, les horions dont elle l'accablait. Pâle, frémissant, indigné, il redressait la tête devant la furie qui se lassait à la fin de frapper. Dès que la marâtre s'éloignait, Gaston, pleurait à chaudes larmes, et se trouvait si malheureux qu'il souhaitait mourir.

Bouchot, qui, jugeant d'après lui-même, croyait que les mauvais traitements, «les toutouilles», faisaient nécessairement partie de l'éducation, ne réussissait pas toujours à consoler son ami; il ne savait pas, par expérience, comme Gaston, que s'il est des enfers il existe aussi des paradis. A la suite de ces scènes, la haine, la colère, la vengeance se disputaient le cœur de la pauvre victime. Chose étrange! la vue de son père, même aviné, suffisait pour rendre à son esprit un peu de tranquillité. Il y avait tant de bonté, tant de douceur dans le regard dont Alexis enveloppait son fils, que celui-ci l'embrassait attendri et se promettait de patienter encore. Spectacle fait pour émouvoir; l'enfant, par instinct, avait pitié de l'homme.

Après s'être séparé de son ami, Gaston avait gravi les cinq étages qui conduisaient à la mansarde. La misérable chambre, outre le grand lit, le fourneau et quatre ou cinq chaises boiteuses, ne contenait guère que les objets disparates récoltés par Mme de La Taillade dans ses promenades lucratives. L'enfant trouva la porte close, redescendit avec lenteur, et s'assit pour attendre sur la première marche de l'escalier. De temps à autre, il parcourait la cour étroite, obscure, infecte, qui servait de laboratoire à un maître corroyeur. Lorsque la nuit vint, il gagna le seuil de l'allée.