LA DINETTE.

Une des preuves de l'imperfection de notre nature, c'est que nous ne pouvons être longtemps ni complètement heureux ni complètement malheureux. Il est une mesure à nos peines aussi bien qu'à nos plaisirs; mais la Providence se montre si avare de ces derniers, que la divinité suprême du sauvage est toujours un Croquemitaine auquel on ne peut plaire que par de sanglantes hécatombes. Tout se dévore, tout se combat dans la nature, depuis l'infusoire, qui a son tigre, jusqu'à l'homme, dont la raison supérieure éclate dans les batailles rangées. Combien de siècles a-t-il fallu pour nous amener à la conception d'un Dieu clément, pour nous guérir de l'envie de sacrifier et même de manger nos ennemis? Et encore, ce dernier progrès n'est peut-être qu'une question de cuisine; grâce à la science, nous savons que l'homme n'est ni tendre, ni délicat, ni bon; au physique, bien entendu, car au moral, chacun se considère comme à peu près parfait et ne voit guère les défauts de l'humanité que dans la personne de son voisin.

Au milieu de leur misère, Gaston et Bouchot avaient parfois de ces éclaircies qui font croire que le bonheur n'est pas un vain mot. Rien n'égalait leur joie lorsqu'ils pouvaient passer une heure ou deux ensemble, se communiquer leurs déboires ou leurs chagrins. Ils atteignaient cet âge où l'on commence à se tourner vers l'avenir, où bientôt on va croire l'univers fait pour soi. Ce n'était pas une mélancolie maladive que celle de Gaston. Pour que l'enfant s'épanouît de nouveau, il n'avait besoin que de retrouver les soins dont son enfance avait été entourée. Cependant, à la longue, les ressorts si bien trempés de ces deux jeunes esprits pouvaient fléchir, s'user, se rompre. Dans nos sociétés mal équilibrées, combien naissent et meurent à qui l'instruction n'a pas révélé qu'ils avaient «quelque chose là!» Nous sommes civilisés, disons-nous, et le premier de nos ministres n'est pas celui de l'instruction publique; nous donnons à la guerre, à l'art de tuer beaucoup d'hommes à la fois, les deux tiers de nos revenus! Mais alors pourquoi vanter notre civilisation? Ah! c'est vrai, nous ne mangeons plus nos prisonniers!

Bouchot s'éveilla brusquement, au bruit des imprécations d'un batelier; puis Gaston ouvrit les yeux à son tour. Les deux amis se regardèrent en silence, aussi surpris l'un que l'autre de se retrouver vivants.

«Il fait froid», dit l'apprenti, qui s'élança vers la berge.

Cinq heures sonnaient, les toits bleuâtres se découpaient avec vigueur sur le ciel qui se teignait de rose, une rumeur confuse, croissante, emplissait déjà la cité. De longues files de charrettes remontaient le quai, les maraîchers s'interpellaient, les chiens aboyaient. Une bande d'hirondelles, poussant des cris multipliés, tournoyait autour de la Renommée qui couronne la fontaine du Châtelet. Soudain les bruyants oiseaux se dispersèrent dans vingt directions, semant l'air des gracieux arcs dessinés par leurs ailes.

«Ah! s'écria Bouchot qui prit Gaston dans ses bras, que nous est-il donc arrivé?

—Nous nous sommes endormis.

—C'est, ma foi, vrai. J'ai même rêvé que j'avais des ailes. Un peu plus, je me cognais contre le soleil, faute d'expérience. Attends donc; il y avait un chat, dans mon rêve; il faudra que je prie la mère Bardou de consulter sa Clef des songes… un rude livre, celui-là, pour toi qui les aimes.

—J'ai rêvé aussi, dit Gaston; nous nous rendions à Houdan, et je voyais
Catherine venir au-devant de nous.»