L'ivrogne fit un demi-tour; ce n'était pas l'affaire de l'apprenti.
«Inutile de nous déranger, dit-il, la colonne Vendôme vient de tomber.»
Le père Bouchot regarda son fils avec stupéfaction. Par bonheur, un voisin qui se rendait à son travail prêta main-forte aux deux amis. Un quart d'heure plus tard, le cordonnier reposait sur le carreau de la pièce qui lui servait à la fois de salle à manger, d'atelier et de salon. Dans la chambre contiguë ronflait la nouvelle hôtesse. Bouchot se mit à l'ouvrage.
«C'est drôle, pensait-il, on dit que les parents veillent sur leurs enfants… Je suis donc mes parents, moi? Bah, ça vaut encore mieux que d'être mort.»
Et, sans interrompre son travail, l'apprenti songea, qu'à la fin de l'été il serait à Houdan, cette ville que Gaston représentait comme peuplée de tantes, de docteurs, de bonnes et de gens heureux.
Rassuré par l'intervention du voisin, Gaston s'était hâté de regagner la maison de la rue Jean-Pain-Mollet.
«Ah! ah! s'écria le père Faruc, qui se tenait sur le palier, je commençais à te croire envolé avec mes trois sous. Ne rougis pas, garçon, je plaisante. Ton père et ta mère ont donc découché, que je viens de les voir rentrer? Veux-tu faire bouillir mon lait?»
Gaston s'agenouilla près d'un fourneau portatif, tandis que le vieillard se rasait.
Le père Faruc, qui prenait le titre d'homme d'affaires, était un huissier sans autre mandat que son astuce. Il se chargeait, moyennant soixante-quinze pour cent de bénéfice, de recouvrer ces créances véreuses dont les petits boutiquiers ont toujours de pleins tiroirs. Doux, rogue, poli, grossier, patient, mielleux ou insolent, selon l'occasion, ce Protée gagnait trois ou quatre cents francs par mois, tant il savait se servir à propos de la menace, de la douceur, de son âge ou de sa mise.
Il passait pour appartenir à la police, et, bien qu'il n'en fût rien, il ne combattait qu'à demi cette croyance qui le protégeait à de certaines heures. Le père Faruc, lorsqu'il pénétrait chez un créancier, ressortait rarement les mains vides. Comment refuser un à-compte à un homme qui offrait sa protection pour la recherche d'un emploi plus lucratif que celui qu'on possédait; à ce créancier qui, selon l'étage, se disait cousin d'un juge, d'un commissaire, ou d'un sergent de ville, et parlait à mi-voix des terribles conséquences de l'intervention de ces personnages? Comment s'exposer à voir reparaître chaque matin ce vieillard dont le verbe haut mettait la maison entière dans la confidence d'une de ces dettes dont on rougit le plus, une dette contractée pour chasser la faim? Comment congédier cet être devenu soudain asthmatique, et qu'une toux opiniâtre semblait prête à étouffer? Quelle connaissance du cœur humain chez ce recors à la tenue simple, propre, coquette, eu égard au milieu dans lequel il vivait?