—A ce compte-là, vous devriez être mort, répliqua Péruchon. Je ne suis pas méchant, continua l'ouvrier qui disparaissait dans l'escalier,—et il disait vrai—mais je donnerais volontiers une heure de travail par semaine pour voir flanquer à ce grippe-sou une série de tripotées. Holà, Gaston, où vas-tu?
—Voir si mon père a besoin de moi.
—Bon, prends garde que ce ne soit ta belle-mère qui ait besoin de tambouriner quelque chose. Est-ce que tu as faim, que tu regardes mon jambon de l'air que prend le père Faruc devant un cotillon?
—Oui, répondit Gaston qui rougit.
—Ah! tu as faim et tu attends que je t'invite! c'est mal. Je ne suis pas méchant, ajouta Péruchon, mais je voudrais que la belle-mère de ce gamin-là reçût un poing fermé sur l'œil de temps à autre; ce serait, je crois, la seule chose qu'elle n'aurait pas volé.»
Péruchon, moraliste et ouvrier ébéniste, était un beau garçon de vingt-trois ans, assez habile dans son état pour gagner facilement cinq ou six francs par jour. Il n'avait qu'un défaut, trop commun chez l'ouvrier parisien, celui de se laisser débaucher par ses camarades et de perdre quelquefois une semaine entière à bambocher. Péruchon était le fils d'une pauvre servante qui, trompée et abandonnée, avait lutté contre la misère pour élever son enfant. La vaillante femme, ne reculant devant aucun métier pour se créer des ressources, se fit porteuse de pain, envoya le petit à l'école aussitôt qu'il fut en âge, le plaça ensuite chez un ébéniste, et, durant quinze ans, pourvut à tous ses besoins. Doué d'un cœur d'or, le jeune garçon répondit par une application soutenue aux rudes sacrifices exigés par son enfance et devint un excellent ouvrier. Après avoir tiré à la conscription, il exigea que sa mère renonçât à son rude métier. La brave femme, fière de son fils, ne formait plus qu'un vœu, celui de le voir se marier, lorsqu'une fièvre pernicieuse l'emporta.
Péruchon, fatigué par un mois de veilles et fou de douleur, tomba malade à son tour. Il fut soigné avec un dévouement fraternel par une jeune ouvrière qui vivait dans les combles et élevait un petit enfant. L'ébéniste devint amoureux de sa garde-malade et lui proposa de l'épouser. La pauvre fille croyait encore à l'amour de celui qui l'avait séduite, elle refusa. A dater de ce jour, l'ouvrier dont la vie avait toujours été exemplaire fut moins assidu au travail, et il était à craindre que, comme le père de Bouchot, il ne contractât l'habitude de boire en cherchant à se consoler.
Péruchon, franc, jovial, un peu simple, était devenu depuis deux mois, malgré la différence d'âge le grand ami de Gaston et de l'apprenti.
«Tu as manqué ta vocation, disait-il à ce dernier, qui lui dessinait parfois des modèles de meubles, tu es né pour être ébéniste.»
L'ouvrier possédait une petite bibliothèque, et Gaston passait les instants dont il pouvait disposer à lire Molière, Racine, Corneille, l'Histoire de Charles XII et le Siècle de Louis XIV. Lorsque Péruchon s'absentait, il déposait sa clef dans un coin connu de son jeune ami, et l'enfant lisait et relisait la trentaine de volumes qui, sauf un petit nombre, dont la portée par bonheur lui échappait, exerçaient sur son esprit une salutaire influence. Cette passion pour la lecture contribuait à sauver Gaston des inspirations de l'oisiveté, et ses actions devaient se ressentir à jamais des nobles sentiments qu'il puisait dans les œuvres des vrais maîtres de l'art d'écrire.