Le mystérieux vieillard de la rue Jean-Pain-Mollet se nommait Lecomte, et il était de Champlâtreux. On devait ce renseignement au facteur qui, deux fois par an, apportait une lettre chargée au silencieux locataire. M. Lecomte pouvait avoir cinquante ans. C'était un homme de haute taille, aux manières distinguées, aux vêtements antiques, râpés, usés, mais d'une propreté minutieuse. Il avait le front dégarni, des favoris blancs, une bouche au sourire dédaigneux, un nez recourbé, à la racine duquel brillaient deux yeux scrutateurs dont on ne supportait l'éclat qu'avec peine. «Une vraie tête d'aigle,» disait Bouchot, et l'apprenti excellait à peindre d'un mot le caractère saillant d'une physionomie. Évidemment, M. Lecomte, avec ses mains blanches, ses gestes élégants, sa taille droite et sa politesse froide, appartenait à un autre monde que celui au milieu duquel il vivait depuis une dizaine d'années, mais dont le contact n'avait en rien altéré son grand air.

Un matin, appelé par le grave vieillard, Gaston avait pénétré dans son humble logis. M. Lecomte était assis dans un vieux fauteuil sculpté où se voyaient des traces de dorures. Il feuilletait un gros volume posé sur une petite table qu'un connaisseur eût reconnue pour un meuble de l'époque de Louis XIII. Sur les murs s'étalaient des portraits représentant des chevaliers aux armures brillantes, ou de belles dames aux épaules nues. Au-dessus du lit, des armes et des miniatures; sur le carreau, pêle-mêle, des livres, des coffrets, des cahiers et des tableaux sans cadres retournés contre la muraille, faute de place pour les accrocher.

«Quel est ton véritable nom, petit? demanda M. Lecomte à l'enfant.

—Gaston, monsieur.

—Mais ton nom de famille?

—La Taillade.

—Est-il vrai que ton père soit marquis?

—Oui, car je l'ai entendu dire par ma tante.

—Comment se nomme ta mère, de son nom de famille?

—Elle se nommait Eugénie de Varangues.