Le reste des locataires de la maison se composait d'ouvriers travaillant le jour, dormant la nuit, se grisant le dimanche, mais sans tapage ni scandale. Un vieux soldat du premier Empire, qui occupait deux chambres au premier étage et cultivait des capucines sur sa fenêtre, prêtait à la maison un certain lustre et racontait à sa manière la vie de Napoléon. Le dimanche, il descendait volontiers fumer sa pipe sur le seuil de l'allée, et Dieu sait si ses conférences étaient suivies.
Le milieu dans lequel il vivait devait impressionner assez fortement Gaston pour qu'il ne pût l'oublier, quel que fût le sort que l'avenir lui réservât. Certes, il ne comprenait ni les calculs odieux du père Faruc, ni la dignité de M. Lecomte, ni le courage de Mme Hubert; mais les passions, les souffrances, les misères qu'il voyait s'agiter autour de lui et dont les causes ne lui échappaient pas toujours, c'était de l'expérience qu'il amassait pour l'avenir.
Depuis une quinzaine de jours, Blanchote forçait Gaston à l'accompagner dans ses promenades de découvertes, l'obligeant à faire le guet lorsqu'elle pénétrait dans une cour ou rôdait autour d'un étalage. Le vol, chez la mégère, était devenu une sorte de monomanie: elle ne pouvait voir le moindre objet à sa portée sans chercher à s'en emparer. Surprise deux ou trois fois, elle avait payé d'audace, et sans la mince valeur des objets qui la firent prendre en flagrant délit, nul doute qu'elle n'eût déjà passé en police correctionnelle. On se contenta de l'injurier et de l'envoyer se faire pendre ailleurs, tolérance dont le seul résultat fut de l'enhardir. Quant à M. de La Taillade, il continuait son racolage sans trop s'étonner de la diminution de ses profits. Il trouvait crédit chez Pauquet, qui savait se rattraper sur les nouveaux embauchés. Que lui fallait-il de plus?
Dans ses heures de lucidité, chaque jour plus rares, par malheur, l'avenir de Gaston préoccupait cependant le soudard, qui songeait sans cesse à reconduire son fils à Houdan; mais les mois s'écoulaient sans qu'il pût mettre son projet à exécution. Deux ou trois fois, des aubaines inespérées lui avaient fourni la somme nécessaire pour les frais de voyage; mais Blanchote, devinant ses intentions, s'arrangeait toujours de manière à la lui soustraire. La mégère, incapable de pardonner, voulait en venir à ses fins.
Un soir, rentrant une heure plus tôt que de coutume, Alexis surprit sa femme maltraitant Gaston. Sa fureur fut telle qu'il la battit, et l'enfant effrayé demanda grâce pour son bourreau. Le lendemain, M. de La Taillade demeura au logis et se passa de boire.
«Sois tranquille, disait-il à son fils, elle ne te touchera plus.»
Le second jour, il emmena Gaston au jardin des Plantes; il était morne et silencieux. Après une longue promenade, il le ramena vers l'Hôtel de Ville, remonta le long des quais, puis l'entraîna chez Pauquet. Ce soir-là, il se grisa affreusement pour compenser son abstinence, et l'enfant retomba plus que jamais sous la dépendance de sa belle-mère.
Six semaines s'étaient écoulées depuis que les deux amis avaient voulu mourir, et leur situation devenait de plus en plus intolérable. Au moral, la belle-mère de Bouchot ne valait guère mieux que Blanchote. Mère d'un jeune garçon, tous ses efforts tendaient à exiler l'apprenti du logis paternel, afin d'appeler son fils à occuper la place du petit malheureux. Du reste, elle ne cachait pas son projet, et le cordonnier, en croyant prendre une maîtresse, s'était en réalité donné un maître.
Malgré leur économie scrupuleuse, qui coûtait à Gaston plus d'un jeûne héroïque, les deux enfants ne possédaient encore qu'une somme de dix-sept sous. Quelle joie lorsque la générosité d'une pratique venait augmenter le petit pécule, que, par excès de précaution, on avait enfoui dans un coin de la cave! Un jour, à bout de patience, les deux amis furent sur le point de se confier à Péruchon, afin de lui emprunter le complément de la somme jugée indispensable pour la réalisation du voyage. Mais s'enfuir de Paris leur paraissait un crime dont ils ne seraient absous qu'après leur arrivée à Houdan, et ils gardèrent leur secret.
Un jeudi, dans les galeries du Louvre, Bouchot, parlant à haute voix, critiquait un tableau et démontrait à Gaston l'erreur d'un maître. Un homme à moustaches épaisses, au front large, au regard triste et doux, l'écoutait en souriant. Il s'approcha et posa la main sur la tête de l'apprenti.