Au même Baudelaire appartient une autre initiative. Le premier parmi nos poètes, il subit, il invoque, il interroge la Musique. Par Berlioz et par Wagner, la musique romantique avait recherché les effets de la littérature. Elle les a supérieurement obtenus; ce qui est aisé à concevoir, car la violence, sinon la frénésie, l'exagération de profondeur, de détresse, d'éclat ou de pureté qui étaient dans le goût de ce temps-là, ne se traduisent guère dans le langage sans entraîner avec elles bien des niaiseries et des ridicules insolubles dans la durée; ces éléments de ruine sont moins sensibles chez les musiciens que chez les poètes. C'est, peut-être, que la musique emporte avec elle une sorte de vie qu'elle nous impose par le physique, tandis que les monuments de la parole nous demandent, au contraire, de la leur prêter...

Quoi qu'il en soit, une époque vint pour la poésie, où elle se sentit pâlir et défaillir devant les énergies et les ressources de l'orchestre. Le plus riche, le plus retentissant poème de Hugo est très loin de communiquer à son auditeur ces illusions extrêmes, ces frissons, ces transports; et dans l'ordre quasi-intellectuel, ces feintes lucidités, ces types de pensée, ces images d'une étrange mathématique réalisée, que libère, dessine ou fulmine la symphonie; et qu'elle exténue jusqu'au silence, ou qu'elle anéantit d'un seul coup, laissant après elle dans l'âme l'extraordinaire impression de la toute-puissance et du mensonge... Jamais, peut-être, la confiance que les poètes placent dans leur génie particulier, les promesses d'éternité qu'ils ont reçues dès la jeunesse du monde et du langage, leur possession immémoriale de la lyre, et ce premier rang qu'ils se flattent d'occuper dans la hiérarchie des serviteurs de l'univers, n'ont paru si précisément menacés. Ils sortaient accablés de concerts. Accablés.—éblouis: comme si, dans le septième ciel transportés par une cruelle faveur, on ne les eut ravis jusqu'à cette altitude que pour qu'ils connussent une lumineuse contemplation de possibilités interdites et de merveilles inimitables. Plus aigües et plus incontestables sentaient-ils ces délices impérieuses, plus la souffrance de leur orgueil était présente et désespérée.

L'orgueil les conseilla. Il est chez les hommes de l'esprit, une nécessité vitale.

À chacun selon sa nature, il souffla donc l'âme de la lutte,—étrange lutte intellectuelle; tous les moyens de l'art des vers, tous les artifices de rhétorique et de prosodie connus furent rappelés; maintes nouveautés sommées de se produire à la conscience surexcitée.

Ce qui fut baptisé: le Symbolisme se résume très simplement dans l'intention commune à plusieurs familles de poètes (d'ailleurs ennemies entre elles), de «reprendre à la Musique, leur bien». Le secret de ce mouvement n'est pas autre. L'obscurité, les étrangetés qui lui furent tant reprochées; l'apparence de relations trop intimes avec les littératures anglaise, slave ou germanique; les désordres syntaxiques, les rythmes irréguliers, les curiosités du vocabulaire, les figures continuelles—tout se déduit facilement sitôt que le principe est reconnu. C'est en vain que les observateurs de ces expériences, et que ceux mêmes qui les pratiquaient, s'en prenaient à ce pauvre mot de symbole. Il ne contient que ce que l'on veut: si quelqu'un lui attribue sa propre espérance, il l'y retrouve!—Mais nous étions nourris de musique, et nos têtes littéraires ne rêvaient que de tirer du langage presque les mêmes effets que les causes purement sonores produisaient sur nos êtres nerveux. Les uns, Wagner; les autres chérissaient Schumann. Je pourrais écrire qu'ils les haïssaient. À la température de l'intérêt passionné, ces deux états sont indiscernables.

Un exposé des tentatives de cette époque demanderait un travail systématique. Rarement plus de ferveur, plus de hardiesse, plus de recherches théoriques, plus de savoir, plus de pieuse attention, plus de disputes ont été, en si peu d'années, consacrés au problème de la beauté pure. L'on peut dire qu'il fut abordé de toutes parts. Le langage est chose complexe: sa multiple nature permettait aux chercheurs la diversité des essais. Certains, qui conservaient les formes traditionnelles du vers français, s'étudiaient à éliminer les descriptions, les sentences, les moralités, les précisions arbitraires; ils purgeaient leur poésie de presque tous ces éléments intellectuels que la musique ne peut exprimer. D'autres donnaient à tous les objets des significations infinies qui supposaient une métaphysique cachée. Ils usaient d'un délicieux matériel ambigu. Ils peuplaient leurs parcs enchantés et leurs sylves évanescentes d'une faune tout idéale. Chaque chose était allusion; rien ne se bornait à être; tout pensait, dans ces royaumes ornés de miroirs; ou, du moins, tout semblait penser... Ailleurs, quelques magiciens plus volontaires et plus raisonneurs, s'attaquaient a l'antique prosodie. Il y en avait pour qui l'audition colorée et l'art combinatoire des allitérations paraissaient ne plus avoir de secrets; ils transposaient délibérément les timbres de l'orchestre dans leurs vers: ils ne s'abusaient pas toujours. D'autres retrouvaient savamment la naïveté et les grâces spontanées de l'ancienne poésie populaire. La philologie, la phonétique étaient citées aux débats éternels de ces rigoureux amants de la Muse.

Ce fut un temps de théories, de curiosités, de gloses et d'explications passionnées. Une jeunesse assez sévère repoussait le dogme scientifique qui commençait de n'être plus à la mode, et elle n'adoptait pas le dogme religieux qui n'y était pas encore; elle croyait trouver dans le culte profond et minutieux de l'ensemble des arts une discipline, et peut-être une vérité, sans équivoque. Il s'en est fallu de très peu qu'une espèce de religion fut établie... Mais les œuvres mêmes de ce temps-là ne trahissent pas positivement ces préoccupations. Tout au contraire, il faut observer avec soin ce qu'elles interdisent, et ce qui cessa de paraître dans les poèmes, pendant cette période dont je parle. Il semble que la pensée abstraite, jadis admise dans le vers même, étant devenue presque impossible à combiner avec les émotions immédiates que l'on souhaitait de provoquer à chaque instant; exilée d'une poésie qui se voulait réduire à son essence propre; effarouchée par les effets multipliés de surprise et de musique que le goût moderne exigeait, se soit transportée dans la phase de préparation et dans la théorie du poème. La philosophie, et même la morale, tendirent a fuir les œuvres pour se placer dans les réflexions qui les précèdent. C'était là un très véritable progrès. La philosophie, si l'on en déduit les choses vagues et les choses réfutées, se ramène maintenant à cinq on six problèmes, précis en apparence, indéterminés dans le fond, niables à volonté, toujours réductibles à des querelles linguistiques, et dont la solution dépend de la manière de les écrire. Mais l'intérêt de ces curieux travaux n'est pas si amoindri qu'on pourrait le penser: il réside dans cette fragilité et dans ces querelles mêmes, c'est-à-dire dans la délicatesse de l'appareil logique et psychologique de plus en plus subtil qu elles demandent qu'on emploie; il ne réside plus dans les conclusions. Ce n'est donc plus faire de la philosophie que d'émettre des considérations même admirables sur la nature et sur son auteur, sur la vie, sur la mort, sur la durée, sur la justice... Notre philosophie est définie par son appareil, et non par son objet. Elle ne peut se séparer de ses difficultés propres, qui constituent sa forme: et elle ne prendrait Ia forme du vers sans perdre son être, ou sans compromettre le vers. Parler aujourd'hui de poésie philosophique (fût-ce en invoquant Alfred de Vigny, Leconte de Lisle, et quelques autres), c'est naïvement confondre des conditions et des applications de l'esprit incompatibles entre elles. N'est-ce pas oublier que le but de celui qui spécule est de fixer ou de créer une notion,—c'est-à-dire un pouvoir et un instrument de pouvoir, cependant que le poète moderne essaye de produire en nous un état, et de porter cet état exceptionnel au point d'une jouissance parfaite?...

Tel, à un quart de siècle de distance, et séparé de ce jour par un abîme d'événements, m'apparaît dans l'ensemble le grand dessein des symbolistes. Je ne sais ce que l'avenir retiendra de leurs multiformes efforts, lui qui n'est pas un juge nécessairement lucide et équitable. Pareilles tentatives ne vont point sans audaces, sans risques, sans cruautés exagérées, sans enfantillages... La tradition, l'intelligibilité, l'équilibre psychique, qui sont les victimes ordinaires des mouvements de l'esprit vers son objet, ont quelquefois souffert de notre dévotion à la plus pure beauté. Nous fûmes ténébreux quelquefois: et quelquefois puérils. Notre langage ne fut pas toujours aussi digne de louanges et de durée que notre ambition le souhaitait; et nos innombrables thèses peuplent mélancoliquement les doux enfers de notre souvenir... Passe encore pour les œuvres, passe pour les opinions et les préférences techniques. Mais notre idée elle-même, notre souverain bien, ne sont-ils plus maintenant que de pâles éléments de l'oubli? Faut-il périr à ce point? comment périr, ô camarades?—Qu'est-ce donc qui a si secrètement altéré nos certitudes, atténué notre vérité, dispersé nos courages? A-t-on fait cette découverte que la lumière puisse vieillir? Et comment se peut-il (c'est ici le mystère), que ceux qui vinrent après nous, et qui s'en iront tout de même, rendus vains et désabusés par un changement tout semblable, aient eu d'autres désirs que les nôtres, et d'autres dieux? Il nous apparaissait si clairement qu'il n'y avait pas de défaut dans notre idéal! N était-il pas déduit de toute l'expérience des littératures antérieures? N'était-ce pas la fleur suprême et merveilleusement retardée, de toute la profondeur de la culture?

Deux explications de cette espèce de ruine se proposent. On peut penser, d'abord, que nous étions les simples victimes d'une illusion spirituelle. Elle dissipée, il ne nous resterait plus que la mémoire d'actes absurdes et d'une passion inexplicable... Mais un désir ne peut pas être illusoire. Rien n'est plus spécifiquement réel qu'un désir, en tant que désir: pareil au Dieu de saint Anselme, son idée, sa réalité sont indissolubles. Il faut donc chercher autre chose, et trouver pour notre ruine un argument plus ingénieux. Il faut supposer, au contraire, que notre voie était bien l'unique; que nous touchions par notre désir à l'essence même de notre art, et que nous avions véritablement déchiffré la signification d'ensemble des labeurs de nos ancêtres, relevé ce qui paraît dans leurs œuvres de plus délicieux, composé notre chemin de ces vestiges, suivi à l'infini cette piste précieuse, favorisée de palmes et de puits d'eau douce; à l'horizon, toujours, la poésie pure... Là, le péril; là, précisément notre perte: et là même, le but.

Car c'est une limite du monde qu'une vérité de cette espèce: il n'est pas permis de s'y établir. Rien de si pur ne peut coexister avec les conditions de la vie. Nous traversons seulement l'idée de la perfection, comme la main impunément tranche la flamme; mais la flamme est inhabitable, et les demeures de la plus haute sérénité sont nécessairement désertes. Je veux dire que notre tendance vers l'extrême rigueur de l'art,—vers une conclusion des prémisses que nous proposaient les réussites antérieures,—vers une beauté toujours plus consciente de sa genèse, toujours plus indépendante de tous sujets, et des attraits sentimentaux vulgaires comme de grossiers effets de l'éloquence,—tout ce zèle trop éclairé, peut-être conduisait-il à quelque état presque inhumain. C'est là un fait général: la métaphysique, la morale, et même les sciences, l'ont éprouvé.