La poésie absolue ne peut procéder que par merveilles exceptionnelles. Les œuvres qu'elle compose entièrement constituent dans les trésors impondérables d'une littérature ce qui s'y remarque de plus rare et de plus improbable. Mais, comme le vide parfait, et de même que le plus bas degré de la température, qui ne peuvent pas être atteints, ne se laissent même approcher qu'au prix d'une progression épuisante d'efforts, ainsi la pureté dernière de notre art demande à ceux qui le conçoivent, de si longues et si rudes contraintes qu'elles absorbent toute la joie naturelle d'être poète, pour ne laisser enfin que l'orgueil de n'être jamais satisfait. Cette sévérité est insupportable à la plupart des jeunes hommes doués de l'instinct poétique. Nos successeurs n'ont pas envié notre tourment; ils n'ont pas adopté nos délicatesses: ils ont pris quelquefois pour des libertés ce que nous avions essayé comme difficultés nouvelles; et parfois ils ont déchiré ce que nous n'entendions que disséquer. Ils ont rouvert aussi sur les accidents de l'être les yeux que nous avions fermés pour nous faire plus semblables à sa substance... Tout ceci était à prévoir. Mais la suite, non plus, n'était pas impossible à conjecturer. Ne devait-on pas essayer quelque jour de lier notre passé antérieur et ce passé qui vint après lui, en empruntant de l'un et de l'autre ceux de leurs enseignements qui sont compatibles? Je vois ça et là ce travail naturel se faire dans quelques esprits. La vie ne procède pas autrement; et ce même procès qui s'observe dans la suite des êtres, et dans lequel la continuité et l'atavisme se combinent, la vie littéraire le reproduit dans ses enchaînements...

Voilà ce que je disais à M. Fabre, un jour qu'il était venu me parler de ses recherches et de ses vers. Je ne sais quel esprit d'imprudence et d'erreur avait inspiré à son âme sage et claire le désir d'en interroger une autre qui ne l'est pas trop. Nous cherchions à nous expliquer sur la poésie, et quoique ce genre de conversation passe et repasse très aisément par l'infini, nous arrivions à ne pas nous perdre. C'est que nos pensées différentes, chacune se mouvant et se transformant dans son infranchissable domaine parvenaient à se conserver une remarquable correspondance. Un vocabulaire commun,—le plus précis qui existe,—nous permettait à chaque instant de ne pas nous mésentendre. L'algèbre et la géométrie, sur le modèle desquelles je m'assure que l'avenir saura construire un langage pour l'intellect, nous permettaient de temps à autre, d'échanger des signaux précis. Je trouvai dans mon visiteur un de ces esprits pour lesquels le mien se sent un faible. J'aime ces amants de la Poésie qui vénèrent trop lucidement la déesse pour lui dédier la mollesse de leur pensée et le relâchement de leur raison. Ils savent bien qu'elle n'exige pas le sacrifizio dell' Intelletto. Minerve ni Pallas, Apollon chargé de lumière, n'approuvent pas ces abominables mutilations que certains de leurs dévots égarés infligent à l'organisme de la pensée; ils les repoussent avec horreur, porteurs d'une logique toute sanglante que l'on vient de s'arracher, et que l'on veut consumer sur leurs autels. Les véritables divinités n'ont pas de goût pour les victimes incomplètes. Sans doute demandent-elles des hosties; c'est l'exigence commune à toutes les puissances suprêmes, car il faut bien qu elles vivent; mais elles les veulent tout entières.

M. Lucien Fabre le sait bien. Ce n'est pas en vain qu'il s'est donné une culture singulièrement dense et complète. L'art de l'ingénieur, auquel il consacre non la meilleure, mais peut-être la plus grande part de son temps, demande déjà de longues études et conduit celui qui s'y distingue à une complexe activité: Il faut manœuvrer l'homme, exercer la matière, trouver à des problèmes imprévus où la technique, l'économie, les lois civiles et les lois naturelles introduisent des exigences contradictoires, les solutions satisfaisantes. Ce genre de raisonnement sur des systèmes complexes ne se prête guère à prendre forme générale. Il n'y a pas de formules pour des cas si particuliers, pas d'équations entre des données si hétérogènes; rien ne se fait à coup sûr, et les tâtonnements eux-mêmes ne sont ici que des temps perdus si un sens très subtil ne les oriente. Aux yeux d'un observateur qui sache négliger les apparences, cette activité, ces hésitations réfléchies, cette attente dans la contrainte, ces trouvailles se comparent assez bien aux moments intérieurs d'un poète. Mais il y a peu d'ingénieurs, je le crains, qui se doutent d'être aussi proches que je le suggère des inventeurs de figures et des ajusteurs de paroles... Il n'y en a pas beaucoup plus qui aient pratiqué, comme l'a fait M. Fabre, de profondes percées dans la métaphysique de l'être. Il a fréquenté les philosophies. La théologie elle-même ne lui est pas étrangère. Il n'a pas cru que le monde intellectuel fut aussi jeune et aussi restreint que le vulgaire actuel l'imagine. Peut-être son esprit positif a-t-il simplement estimé la petitesse d'une probabilité? Comment croire, sans être étrangement crédule, que les meilleurs cerveaux pendant une dizaine de siècles, se soient épuisés, sans aucun fruit, en spéculations vaines et sévères? Je pense quelquefois (mais honteusement, et dans le secret de mon cœur), qu'un avenir plus ou moins éloigné regardera les immenses travaux qui se sont faits de nos jours sur le continu, le transfini, et quelques autres concepts cantoriens, avec cet air de pitié que nous offrons aux bibliothèques scolastiques... Mais la théologie a pour matière certains textes: M. Fabre n'a pas reculé devant l'hébreu!...

Cette culture générale, mais ces habitudes de rigueur; ce sens pratique et décisif, mais ces connaissances glorieusement inutiles, témoignent ensemble d'une volonté qui les compose et les ordonne. Il arrive qu'elle les ordonne à la poésie. Le cas est très remarquable: il faut s'attendre à voir un esprit de cette préparation et de cette netteté reprendre selon sa nature les problèmes éternels dont j 'ai dit quelques mots, il y a quelques pages. S'il se réduisait à une intelligence purement technique, on le verrait sans doute innover brutalement, et porter dans un art antique, une énergie aux inventions naïves. Les exemples ne sont pas introuvables: le papier souffre tout; le désir d'étonner est le plus naturel, le plus facile à concevoir des désirs; il permet au moindre lecteur de déchiffrer sans effort bien des œuvres. Mais à un degré un peu plus élevé de conscience et de connaissance, on voit bien que le langage n'est pas si aisément perfectible; que la prosodie n'est pas sans avoir été sollicitée de bien des façons au cours des siècles; on comprend que toute l'attention et tout le travail que nous pouvons dépenser à contredire les résultats de tant d'expériences acquises doivent nécessairement nous manquer sur d'autres points. Il faut payer d'un prix inconnu le plaisir de ne pas utiliser le connu. Un architecte peut dédaigner la statique, ou essayer de se faire infidèle aux formules de la résistance des matériaux. C'est là se moquer des probabilités; la sanction, cent mille fois contre une, ne se fera pas attendre. La sanction, en littérature, est moins effrayante; elle est aussi beaucoup moins prompte; mais le temps, toutefois, se charge assez vite de répondre par l'oubli d'une œuvre, à l'oubli des règles les plus simples de la psychologie appliquée. Nous sommes donc intéressés à calculer nos hardiesses et nos prudences aussi correctement que nous le pouvons.

M. Fabre, bon calculateur, n'a pas ignoré le poète Lucien Fabre. Ce dernier s'étant proposé de faire ce qu'il y a de plus difficile et de plus enviable dans notre art,—je veux dire un système de poèmes formant drame spirituel, et drame achevé qui se joue entre les puissances mêmes de notre être,—les précisions et les exigences du premier trouvaient un emploi naturel dans cette construction. Le lecteur jugera cet effort curieusement audacieux de donner à des entités directement mises en œuvre, la vie et le mouvement le plus passionné. Eros, le très bel et le très violent Eros, mais un Eros secrètement asservi à quelque raison qui en déchaîne, comme elle sait les contraindre, les fureurs, est le véritable coryphée de ces poèmes. Je ne dis pas que cette raison, parfois, ne transparaisse un peu trop nettement dans le langage. J'ai cru devoir contester à M. Fabre quelques mots dont il a usé, et qui me semblent difficilement absorbés par la langue poétique. C'est un reproche assez instable que je lui faisais là, cette langue change comme l'autre; et les termes géométriques qui provoquaient çà et là mes résistances, peut-être se fondront à la longue, comme tant d'autres mots techniques l'ont fait, dans le métal abstrait et homogène du langage des dieux.

Mais tout jugement que l'on veut porter sur une œuvre doit faire état avant toute chose, des difficultés que son auteur s'est données. On peut dire que le relevé de ces gènes volontaires, quand on arrive à le reconstituer, révèle sur le champ le degré intellectuel du poète, la qualité de son orgueil, la délicatesse et le despotisme de sa nature. M. Fabre s'est assigné de nobles et rigoureuses conditions; il a voulu que ses émotions pour intenses qu'elles apparussent dans ses vers, soient étroitement coordonnées entre elles, et soumises à l'invisible domination de la connaissance. Peut-être, par endroits, cette reine ténébreuse et voyante souffre-t-elle quelques sursauts et quelques diminutions de son empire,—car, ainsi que l'auteur le dit magnifiquement:

L'ardente chair ronge sans cesse
Les durs serments qu'elle a jurés.

Mais quel poète pourrait s'en plaindre?

PAUL VALÉRY