Un gouffre me dévore
Soudain! Dans mon cœur palpitant
Quel poignard!...
L'ÉPOUSE.
Défaillante aurore,
Langueur ravie qui viens d'éclore
Le Iong de moi, suavité
Limpide comme un soir d été,
Ta vague mollement arrive,
Une ondulation déclive,
M'envahit, rivale langueur,
Je vois dévaler ma vigueur
Sous mes veux clos, fondus de songes.
Un inépuisable mensonge
Sa sollicitude en éveil,
Endort ma tremblante tendresse
Et la douceur de sa caresse
Flotte, indécise, en mon sommeil.
À Jean Variot
LA VESTALE.
Parfums mystérieux d ombelles,
Les appels d'un lointain été
Me font rêver aux voluptés
Des jeunes gens dans les javelles,
Des enfants qui glanent le blé.
Par des voix immatérielles
Insinuant au cœur troublé
Les désirs d'une vie réelle
Une magie qu'on ne sait plus,
À mon anxieuse faiblesse
Fait revivre les jours perdus
Enfouis aux âges révolus,
Ô Vesta, puissante déesse,
Quels destins me sont dévolus?
Je songe a ces dernières rondes
Ou les prêtres d'Antinoüs
Jouant avec mes tresses blondes
Me dirent de leur voix profonde
Les rares faveurs de Vénus.
Mais je voilais ma gorge ronde
Aux gais compagnons demi-nus
De ma jeunesse vagabonde...
Depuis, distraitement complice
Des ardeurs de la Pythonisse,
À leurs noms soudain reconnus,
D'une question insidieuse
J'évoque leur bouche rieuse:
Je sais ce qu'ils sont devenus.
Leur lèvre jointe à de plus folles,
Le pin sacré vêtu de fer
Les a vus, au bord de la mer,
Se livrer au Plaisir frivole.
Plus tard, gravi notre acropole,
Ils ont, à mon sourire amer
Offert la colombe et l'obole:
J'ai scellé le lien de leur chair.
Ils m'ont fait bénir leurs compagnes,
Ils m'envoient du fond des campagnes
De beaux enfants chargés de thym:
Hélas! la joie d'être féconde.
Moi qui voudrais porter un monde,
M'est refusée par le Destin!
Tout m'est un piège clandestin.
Le parvis qui luit sous la flamme
Est gravé des épithalames:
Tant de lois, refrénant mes pleurs,
Au brasier j'ai tendu la torche
Des couples couronnés de fleurs:
Et quand ils ont passé le porche
Les couples dansants et ravis.
À leur foyer portant la flamme,
Je foule aux pieds l'épithalame
Et m'écroule sur le parvis!
Quand je rêve sur la terrasse,
Plus que des murs et de l'espace.
De mes serments et de ma race,
Prisonnière de ma blancheur:
Quand je vois le jeune faucheur
Me faire du sentier qu'il trace.
Un signe amical et rieur;
Quand le soir mouillé de fraîcheur
Suscite parmi les colombes,
Entre les autels et les tombes,
L'Amour interdit a mon cœur,
Je sens dans mon âme de neige.
Lever le désir sacrilège
De connaître un autre Bonheur!
Pardonne ces troubles ardeurs...
Dis-moi d'où viennent ces impures,
Feu subtil dont je suis l'augure!
J'ai perdu les joies du sommeil
Pour te nourrir, Feu que j'adore!
Ô toi qui fais lever l'Aurore.
Toi qui enfantes le Soleil,
Dissipe pour moi le mystère
Et les désirs persécuteurs
Qui profanent ton sanctuaire:
Toi qui sondes le fond des cœurs.
Dis-moi quelle étrange fureur
Me fait adorer leur morsure,
Et pourquoi de cette blessure
Il ruisselle un espoir vermeil!...
L'ardente chair ronge sans cesse
Les durs serments qu'elle a juré,
Vesta, ton visage sacré
Sera-t-il sourd à ma détresse?
Ha! de la nuit enchanteresse,
Soufflent les parfums exécrés:
Ils osent tenter leur caresse
Sur ce cœur qui t'est consacré!
Viens! viens au secours de mon âme!
J'offre de l'encens à ta flamme
Rigide comme la vertu.
Mais elle tremble sur sa tige:
Si le Feu cède à ce vertige,
Ô Mère, pardonneras-tu?
Ton rude silence m'affole;
Des victimes que je t'immole
Et de ton feu jamais éteint
J'ai favorisé mes paroles,
Pourtant, livrée à mon Destin.
Parmi ce peuple de symboles,
Depuis le soir jusqu'au matin,
Dans les ténèbres des coupoles
Où ce feu jette sa lueur,
Transie et tremblante de peur,
J'ai besoin d'un soutien, Aïeule.
Privée du secours précieux,
Si désolée d'être si seule,
Dois-je implorer les autres dieux?...
J'attends en vain que tu t'animes
Vesta, viens en aide à ma foi!
Pour que tu descendes des cimes.
J'ai dit des prières sublimes,
Baisse les veux sur mon émoi:
Un dieu noir surgi des abîmes
Bouleverse mes sens intimes,
Sa frénésie s'agite en moi,
Il me tourmente sur ma couche,
Son baiser déchire ma bouche,
Il attise mes seins ardents,
Et sous son étreinte farouche
Hérissée au doigt qui me touche
Mon cri expire entre mes dents!
Hâte ta clémence, ô Divine!
Ton secours ne m'est pas venu:
Sous d'impalpables mains félines,
Effleurant déjà ma poitrine
Je sens un péril inconnu,
Hâte ta clémence, ô Divine...
Ces caresses que je devine
Font se pâmer mon ventre nu,
Je défaille... Ha! quel est cet être,
Quel invisible me pénètre?
Mes veines charrient des glaçons:
Pourtant je brûle... Ah! je suis lasse...
Une Pâleur ronge ma face...
Ô Vénus, est-ce la rançon?...